Étrange sensation que procure cette fin de
primaires démocrates. Obama va gagner l'investiture au bout d'un marathon
inédit dans l'histoire américaine. Clinton feint, elle, de ne pas être
disqualifiée et a fait perdre trois mois à son camp. On a l'impression que
c'est le rideau tombe, qu'on a tout vécu dans cette pièce politico-dramatique,
du pire (les dires du Pasteur Wright, les attaques de Bill Clinton) au meilleur
(le discours de Obama sur « Les races en Amérique », les
« come-backs » d'Hillary Clinton). Or il n'en est rien. Le combat le
plus dur, celui contre les républicains et leur machiavélisme électoral n'a pas
vraiment commencé. Le bushisme qui paraît si rejeté, si dépassé en Europe ne
l'est pas complètement aux États-Unis. Alors quelles sont les forces et
faiblesses respectives de Barack Obama et John McCain pour la vraie course qui
s'engage jusqu'au 4 novembre 2008 ?
Howard Dean doit s'arracher les cheveux
depuis quelques mois. En tant que président du Democratic National Comitee
(DNC), c'est à dire l'instance de direction des démocrates, il est charger de
veiller à l'unité de son camp. Pas facile dans des primaires lapidaires, qui
passent allègrement d'une polémique à l'autre, qui mettent en cause de façon
plus ou moins scabreuse les deux protagonistes. Dans ce magma politique peu
ragoûtant il émerge quelques pépites comme le discours d'Obama sur « les races
en Amérique » ou les propositions solides des deux candidats en matière de
régulation économique. Reste que les démocrates tardent à désigner un candidat
face au vieux roublard républicain qu'est McCain. Cerise sur le gâteau, il
est possible avec les super-délégués qu'un candidat soit désigné sans la
majorité des suffrages. Le Parti démocrate contre la démocratie ? Dans cette
situation la direction démocrate ne doit-elle pas trancher en obligeant les
barons à choisir celui qui aura le plus de votes populaires ?
Quatre fusillades en une semaine dans des
Universités aux États-Unis. Cette actualité créé un malaise dans la société
américaine qui s'est toujours accommodée d'une violence inouïe au nom de la
liberté individuelle de porter une arme. Cette véritable barbarie, unique en
Europe et en Amérique du Nord, cause la mort par balles de 30 000 personnes par
an. Le rapport aux armes à feux des américains renvoie à deux traditions
culturelles. Tout d'abord la notion intouchable de propriété privée, de défense
de cette propriété privée et d'opposition à l'intervention publique. Ensuite,
la sacralisation de la force policière et de son corollaire la technologie
armurière comme réponse à la violence.
Les médias américains n'ont eu qu'un seul
mot à la bouche pendant le Super Tuesday : « to close to call », c'est à dire
trop serré pour donner un vainqueur. Finalement ce mardi dont on parle depuis
des mois voir des années comme la plus grosse (et la plus déterminante) journée
de primaires de l'histoire des Etats-Unis n'aura servit à rien sauf à conforter
l'égalité entre les deux protagonistes démocrates. Quoi qu'il en soi qui aurait
imaginer que Obama en arrive la ? Comme dit un militant démocrate « il y a
quatre ans c'est le candidat dont on n'osait même pas rêver ». Trop métissé,
pas assez noir. Trop à gauche, pas assez pragmatique. Trop idéaliste, pas assez
expérimenté. Les obstacles et les critiques ont fusés, reste qu'il fait
aujourd'hui jeu égal avec une Hillary Clinton qui a plusieurs éléments qui
jouent en sa défaveur pour la fin des primaires.
Ça y est, j'ai envoyé mon dossier et mon
bulletin de vote au « board of elections » de Belmont dans la
banlieue de Boston (Massachusetts). Dans quelques jours je voterais pour la
primaire des démocrates de l'étranger (« global primary »). La question est de
savoir lequel de mes deux votes sera comptabilisé pour le Super Tuesday. J'ai
évidemment voté Barack Obama et j'avoue que c'est un vrai plaisir de participer
à des élections ou les enjeux politiques sont passionnants. La campagne est
toujours haletante, le retrait d'Edwards n'est pas une surprise mais la
question est de savoir si son soutien à Obama sera implicite (une majorité des
électeurs d'Edwards se reporteront sur lui) ou explicite. Mais pour moi
l'évènement du moment c'est le soutien de Ted Kennedy à Obama. Le sénateur du
Massachusetts est une icône authentiquement de gauche des démocrates. Il
partage avec le jeune sénateur cette démarquation avec « Billary
Clinton ». D'un côté un pragmatisme centriste et un style agressif, de
l'autre une alliance entre un positionnement plus à gauche et une faculté de
compromis au nom de l'efficacité progressiste. C'est tout l'enjeu de cette
primaire.
Il
faut l'avouer la vie politique américaine est un marathon et la machine
électorale clintonienne est taillée pour cela. Enterrée depuis la victoire de
Barack Obama dans l'Iowa, Hillary Clinton revient telle une « comeback
kid » avec sa victoire sur le fil dans le New Hampshire. Le camp Clinton a
tantôt joué l'émotion - les larmes de la sénatrice de New York - tantôt
l'attaque frontale - Bill Clinton dénonçant l'opposition à la guerre en Irak
d'Obama comme « un conte de fée » -. L'électorat du New Hampshire, le plus
conservateur de la Nouvelle-Angleterre (bastion démocrate) a réussi à l'ex
First lady qui a su mobiliser sur son « expérience » l'électorat
féminin et modeste. Reste que sur plus de 213 000 votants côté démocrate, Obama
n'a que 7500 voix de retard, un score inespéré il y a encore une semaine. Sur
le papier le sénateur de l'Illinois a 25 délégués contre 24 pour Hillary
Clinton et 18 pour John Edwards. La suite des primaires va être rude mais
quelques grandes tendances se dégagent déjà.
Vu de France l'affaire semble entendue.
Hillary Clinton sera « drafté » comme la candidate démocrate pour les
prochaines présidentielles américaines de 2008, et a de fait, de grandes
chances de devenir la prochaine présidente des États-Unis. Vu d'Amérique
l'issue de l'investiture du Parti démocrate, principalement entre Clinton et
Obama est en réalité totalement incertaine. Les primaires démocrates sont
intenses et tendus. C'est sans doute la phase politique la plus intéressante
pour le camp progressiste américain depuis 20 ans. Si l'on énumère précisément
les différents aspects de cette campagne, la situation chez les démocrates se
révèle complexe, et un avantage global peut même se dessiner en faveur de
Barack Obama pour les mois à venir.
« Aujourd'hui nous avons fait
l'histoire, maintenant construisons le progrès ». La chef de file des
démocrates à la Chambre Nancy Pelosi peut le dire. Après 12 ans de domination
républicaine au Congrès, deux débâcles aux présidentielles en 2000 et 2004, un
projet politique proche du néant, les démocrates américains savourent leur
première victoire électorale depuis 1994. Leur premier succès politique depuis
le début de l'aire néoconservatrice de Bush junior. Mais ce succès cache mal
les deux grandes stratégies qui tiraillent le Parti Démocrate : se scléroser en
penchant plus à droite, se renouveler en réaffirmant ses valeurs de gauche.





