
Les Argentins en ont rêvé, le gouvernement
argentin l'a fait. Le 20 août 2009, la présidente Cristina Kirchner a signé un
accord avec la Fédération argentine de football (AFA), concédant pour une
décennie la diffusion de la première division argentine à la télévision
publique. Mme Kirchner n'a pas fait les choses à moitié, à l'époque, quitte à
verser dans le populisme. 110 millions d'euros alignés par l'État, grand raout
aux côtés de Diego "El Pibe de Oro" Maradona, trémolos dans la voix et
comparaison avec la dictature militaire de 1976-1983 : « Ils te
séquestrent les buts jusqu'au dimanche comme ils te séquestrent les images et
les mots. Comme ils ont séquestré trente mille Argentins ». Mais seule
compte la vérité du terrain : désormais tous les argentins peuvent voir à la
télévision, sans verser un centime, le clásico opposant à Buenos Aires
Boca Juniors à River Plate.
C'est bien plus qu'un joueur de football
vieillissant, qui vient de signer pour dix-huit mois au Paris Saint-Germain.
David Beckham, 36 ans, est une "marque", exportable bien au -delà de l'Europe
(particulièrement en Asie) pour le club de la capitale française, racheté par
le fonds Qatar Sports Investments (QSI) l'été dernier. Déjà, lors de
ses cinq saisons passées en Espagne, au Real Madrid entre 2003 et 2007, le
natif de la banlieue de Londres aurait rapporté la coquette somme de 440
millions d'euros aux Madrilènes en produits divers. Quasiment six fois le
budget du PSG pour la saison 2010-2011, avant son acquisition par les Qataris.
C'est dire si du côté du Parc des Princes, on est désormais sur une autre
planète financière entraînant, de force, l'ensemble du championnat de France
dans une nouvelle galaxie.
Des confettis dorés inondent le ciel de
Londres, l'hymne de la Ligue des champions rugit, la moitié bleu et grenat du
stade de Wembley exulte. En ce 28 mai 2011, Eric Abidal brandit la coupe aux
grandes oreilles, affublé du brassard de capitaine du FC Barcelone. Eric le
Lyonnais devient Eric le Catalan, deux mois quasiment jour pour jour après
l'annonce d'une tumeur au foie. Un conte de fées narré par les
Blaugranas, une guérison-rédemption saluée par le monde du football.
Le retour à la réalité, ce fut il y a quelques semaines. L'international
français, qui incarne « un nouveau Barça, plus humain », selon le
directeur sportif du club, Andoni Zubizarreta, hésite à resigner. Comment ? le
fils adoptif devenu prodigue se rebelle ? Officiellement, une sombre histoire
de durée de contrat ; officieusement, une histoire claire de fiscalité.
« Honnêtement, j'ignore presque tout d'Anzhi
» concède l'international marocain Mbark Boussoufa en conférence de presse, «
les grands noms que le club a attirés et les contrats qu'il leur offre
traduisent leurs grandes ambitions » ajoute-il un rien mercantile. Anzhi, c'est
le FC Anzhi Makhachkala, club russe du Daguestan (Nord-Caucase), que le milieu
offensif a soudainement rejoint cet hiver moyennant un salaire de 2,5 millions
d'euros par an. Boussoufa, qui enchantait jusqu'ici le RSC Anderlecht
ainsi que le championnat de Belgique de football (soulier d'or en 2006 et
2010), intègre un effectif de 28 joueurs comprenant 15 étrangers. Le nouveau
capitaine d'Anzhi, fraichement arrivé lui aussi, est Roberto Carlos, champion
du monde en 2002 avec le Brésil. Le Caucase est bien le nouvel eldorado du
football.
Grands yeux bleus, cheveux courts, jean et
veste de sport américaine, Nicolas (le prénom a été modifié) a aujourd'hui 27
ans. Il y a dix ans, il intégrait un groupe de supporters ultras d'un club de
football français : « Je faisais partie de ce qu'on appelle le noyau du groupe,
c'est-à-dire les membres importants ». Cette entrée dans le monde du
supporterisme tout autant que dans un groupe de jeunes coïncide avec un échec
au baccalauréat et des atermoiements quant à son orientation. Ce n'est pas la
testostérone d'une escouade très masculine qui lui plaît mais plutôt un
sentiment d'épanouissement collectif : « Je me sentais bien auprès du groupe et
j'y ai découvert des amis de tous horizons et à l'époque il y avait vraiment
une bonne ambiance ». Le groupe de jeunes gens a sa maison (le local), ses
rites (les préparatifs, les déplacements), mais aussi ses turpitudes :
altercations, bagarres, caillassages. « La violence? Oui, j'y ai été confronté
mais pas aussi souvent qu'on pourrait le penser », précise Nicolas. Des
brutalités pour s'affirmer vis-à-vis de l’extérieur mais aussi pour souder la
bande en interne.
10 Juin 1998, Clairefontaine, avant veille du
premier match des bleus à la Coupe du monde. Aimé Jacquet, alors coach très
décrié de l'équipe de France de football, délivre sa causerie d'avant match.
Tel un père s'adressant à son fils, il interpelle Robert Pirès :
« Muscle ton jeu ! muscle ton jeu Robert ! ». Le futur joueur de
l'OM, bien que très technique, est trop peu physique au milieu d'une cohorte de
joueurs évoluant dans le calcio italien (Blanc, Boghossian, Candela, Desailly,
Deschamps, Djorkaeff, Thuram, Zidane). Jacquet renchérit : « Si tu ne
muscles pas ton jeu, fait attention. Je t'assure, tu vas voir, tu vas avoir des
déconvenues par ce que tu es trop gentil ». Un avertissement qui pourrait
s'adresser à Dominique Strauss-Kahn, actuel meneur de jeu du Fonds monétaire
international (FMI) et hypothétique attaquant de pointe du Parti socialiste
(PS).
Une foule de supporters
bariolés de ciel et blanc, des verres de bière à toutes les mains, des chants a
n'en plus finir... L'unique entrée du Stade de la Meinau de Strasbourg est un
goulet d'étranglement humain. On pénètre ensuite dans l'arène, forcément
immense quand on la découvre avec ses yeux d'enfant. Puis on se place debout
dans le quart de virage - point de places assises en catégorie
« populaire » à cette époque - alors qu'en face les ultras
strasbourgeois des UB90 rugissent déjà. On aimerait en être. Les équipes
rentrent sur le terrain, les tifos et les fumigènes recouvrent toutes les
tribunes de la Meinau. C'est un derby RC Strasbourg contre FC Metz, le stade
est comme en fusion. 90 minutes plus tard l'enceinte explose : ce 11 avril 1995
Strasbourg va en finale de Coupe de France en s'imposant 1-0. 14 mai 2010, soit
15 ans plus tard, le RCS descend en National et flirte avec la rétrogradation
administrative en CFA.
« Le PSG, tu te fais chier 90 minutes, et
puis ensuite tu rêves pendant une semaine ». Les pathétiques errements
sarkozystes de l'ex-Nul Dominique Farrugia n'ont pas altéré sa drôlerie. Oui,
être supporter du PSG c'est s'infliger une souffrance footballistique larvée et
une détestation généralisée. Car l'arrogante agressivité du club de la capitale
démultiplie la motivation des formations provinciales pour battre les « parigos
». Pendant ce temps l'ennemi olympien a créé une empathie tous azimuts sur un
seul exploit (la Ligue des Champions 1993) et un bouillonnement populiste
continue. Mais le supporter du PSG s'en fout car il sait que pendant la piteuse
décennie 1998-2008 sur le plan du jeu, le PSG a ajouté cinq lignes à son
palmarès quand les sudistes ne glanaient qu'une minable Coupe Intertoto.
Pauleta a il est vrai sauvé le PSG du déshonneur décanal avec son
impitoyabilité dans les 18 mètres et Dhorasso a eu la bonne idée de planter son
seul pion sous le maillot bleu et rouge en finale de la Coupe de France 2006
face à... l'OM.





