Étrange sensation que celle de voter par
anticipation, 21 jours avant la « big election night ». La règle est simple :
l'enveloppe contenant le bulletin de vote doit arriver avant la fermeture de
son bureau de vote référant aux États-Unis le 4 novembre. 30% des américains
auraient optés pour ce mode de vote en avance. Avec des sondages aujourd'hui
très favorables à Obama, il y a de quoi encore creuser le trou dans lequel
s'enfonce le ticket Palin-McCain. Rétrospectivement on peut diviser la campagne
du démocrate en 3 phases : l'outsider fascinant (février 2007 - janvier 2008),
l'icône politique (février 2008 - août 2008) et le régulateur crédible
(septembre 2008 - novembre 2008). C'est bien sûr la transition entre la phase 2
et 3 qui fut la plus délicate pour le canidat progressiste. Aprés cette longue
campagne, ces 1,36 milliards de dollars levés, ces arguments valeureux comme
crasseux échangés, tout a été dit. Les américians vont voter plus informés que
jamais, surinformés même. Les États-Unis sont à la veille d'un point de rupture
de leur histoire. Les démocrates peuvent obtenir une « landslide victory »
inédite qui changerait à coup sûr la face du pays (avec toutes les difficultés
et désillusions que cela implique). En perdant ils pourraient aussi enfoncer
les USA dans une crise totale (un pays « qui vire au noir » selon l’économiste
Paul Krugman), l'une des plus graves depuis 1776. A chacun d'être
responsable.
Le système politique américain si complexe
est simple dans au moins un domaine : les partis. Le bipartisme fonctionne à
fond, avec depuis les années 1890 un Parti démocrate grosso-modo progressiste
contre un Parti républicain clairement conservateur. Ce schéma joue toujours
pleinement en 2008, avec une présidentielle opposant Barack Obama à John
McCain. Pourtant revient régulièrement le spectre d'un troisième candidat
brouillant le duel classique. Le dernier en date fut Ralph Nader, qui en 2000
avec un fond politique contestataire, ancré à gauche et écologiste avait tout
de même rassemblé 2,7% des suffrages et près de 3 millions de voix. Assez pour
qu'après l'entourloupe anti-démocratique de la Floride le camp démocrate d'Al
Gore crie à la trahison. Alors qui sont les « petits candidats » les plus
significatifs en 2008 ? Pourquoi une véritable triangulaire est peu probable le
4 novembre ?
Vu d'Europe on ne se rend pas compte à
quel point la tournée de Barack Obama sur le vieux continent est
politiquement audacieuse et périlleuse. Car c'est cette « vielle
Europe » que vilipendait Donald Rumsfeld (lorsque ses peuples s'opposaient
à la guerre en Irak), c'est cette « allure d'européen » que l'on
reprochait vertement à John Kerry en 2004 (il parlait français, comble du
snobisme de gauche de la côte Est). Il est évident que chaque présidentielle au
pays à la bannière étoilée fait émerger la même problématique : le monde a les
yeux rivés sur l'Amérique, alors que les américains ont les yeux braqués sur...
eux même, dans un nombrilisme nationaliste accentuée par le 11 septembre 2001.
Même Ronald Reagan qui avait fait sa campagne de 1981 sur une politique
étrangère dure face à l'URSS avait toujours refusé de voyager à l'étranger pour
rencontrer des dirigeants européens, encore moins des pays de l'Est. Obama
incarne donc l'espoir d'un changement vers une politique étrangère des
Etats-Unis plus ouverte et multilatérale.
Étrange sensation que procure cette fin de
primaires démocrates. Obama va gagner l'investiture au bout d'un marathon
inédit dans l'histoire américaine. Clinton feint, elle, de ne pas être
disqualifiée et a fait perdre trois mois à son camp. On a l'impression que
c'est le rideau tombe, qu'on a tout vécu dans cette pièce politico-dramatique,
du pire (les dires du Pasteur Wright, les attaques de Bill Clinton) au meilleur
(le discours de Obama sur « Les races en Amérique », les
« come-backs » d'Hillary Clinton). Or il n'en est rien. Le combat le
plus dur, celui contre les républicains et leur machiavélisme électoral n'a pas
vraiment commencé. Le bushisme qui paraît si rejeté, si dépassé en Europe ne
l'est pas complètement aux États-Unis. Alors quelles sont les forces et
faiblesses respectives de Barack Obama et John McCain pour la vraie course qui
s'engage jusqu'au 4 novembre 2008 ?
Howard Dean doit s'arracher les cheveux
depuis quelques mois. En tant que président du Democratic National Comitee
(DNC), c'est à dire l'instance de direction des démocrates, il est charger de
veiller à l'unité de son camp. Pas facile dans des primaires lapidaires, qui
passent allègrement d'une polémique à l'autre, qui mettent en cause de façon
plus ou moins scabreuse les deux protagonistes. Dans ce magma politique peu
ragoûtant il émerge quelques pépites comme le discours d'Obama sur « les races
en Amérique » ou les propositions solides des deux candidats en matière de
régulation économique. Reste que les démocrates tardent à désigner un candidat
face au vieux roublard républicain qu'est McCain. Cerise sur le gâteau, il
est possible avec les super-délégués qu'un candidat soit désigné sans la
majorité des suffrages. Le Parti démocrate contre la démocratie ? Dans cette
situation la direction démocrate ne doit-elle pas trancher en obligeant les
barons à choisir celui qui aura le plus de votes populaires ?
Quatre fusillades en une semaine dans des
Universités aux États-Unis. Cette actualité créé un malaise dans la société
américaine qui s'est toujours accommodée d'une violence inouïe au nom de la
liberté individuelle de porter une arme. Cette véritable barbarie, unique en
Europe et en Amérique du Nord, cause la mort par balles de 30 000 personnes par
an. Le rapport aux armes à feux des américains renvoie à deux traditions
culturelles. Tout d'abord la notion intouchable de propriété privée, de défense
de cette propriété privée et d'opposition à l'intervention publique. Ensuite,
la sacralisation de la force policière et de son corollaire la technologie
armurière comme réponse à la violence.
Les médias américains n'ont eu qu'un seul
mot à la bouche pendant le Super Tuesday : « to close to call », c'est à dire
trop serré pour donner un vainqueur. Finalement ce mardi dont on parle depuis
des mois voir des années comme la plus grosse (et la plus déterminante) journée
de primaires de l'histoire des Etats-Unis n'aura servit à rien sauf à conforter
l'égalité entre les deux protagonistes démocrates. Quoi qu'il en soi qui aurait
imaginer que Obama en arrive la ? Comme dit un militant démocrate « il y a
quatre ans c'est le candidat dont on n'osait même pas rêver ». Trop métissé,
pas assez noir. Trop à gauche, pas assez pragmatique. Trop idéaliste, pas assez
expérimenté. Les obstacles et les critiques ont fusés, reste qu'il fait
aujourd'hui jeu égal avec une Hillary Clinton qui a plusieurs éléments qui
jouent en sa défaveur pour la fin des primaires.
Ça y est, j'ai envoyé mon dossier et mon
bulletin de vote au « board of elections » de Belmont dans la
banlieue de Boston (Massachusetts). Dans quelques jours je voterais pour la
primaire des démocrates de l'étranger (« global primary »). La question est de
savoir lequel de mes deux votes sera comptabilisé pour le Super Tuesday. J'ai
évidemment voté Barack Obama et j'avoue que c'est un vrai plaisir de participer
à des élections ou les enjeux politiques sont passionnants. La campagne est
toujours haletante, le retrait d'Edwards n'est pas une surprise mais la
question est de savoir si son soutien à Obama sera implicite (une majorité des
électeurs d'Edwards se reporteront sur lui) ou explicite. Mais pour moi
l'évènement du moment c'est le soutien de Ted Kennedy à Obama. Le sénateur du
Massachusetts est une icône authentiquement de gauche des démocrates. Il
partage avec le jeune sénateur cette démarquation avec « Billary
Clinton ». D'un côté un pragmatisme centriste et un style agressif, de
l'autre une alliance entre un positionnement plus à gauche et une faculté de
compromis au nom de l'efficacité progressiste. C'est tout l'enjeu de cette
primaire.





