Focale 35 mm, vitesse 1/100e. La lumière décline sur la statue de la place de la Nation à Paris, autour de laquelle tourne depuis 45 minutes Stéphane Mahé, 35 ans, photojournaliste de l’agence Reuters pour l’Ouest de la France depuis 2007. Son œil est attiré par un homme tenant un imposant crayon mais il y a encore trop de ciel bleuté dans son viseur. Un drapeau bleu-blanc-rouge passe sur la droite, un flash éclaire la scène, il appuie instinctivement sur le déclencheur de son boîtier. Il est 17h51.

« Un coup de chance »

« Quand on regarde la série de photos, celle d’avant ou celle d’après ne sont pas bonnes, mais sur celle du milieu tout est en place, un coup de chance… », commente modestement le Nazairien, aujourd’hui basé à Nantes.

Il se rend ensuite dans un bar adjacent, peu après 18h, pour envoyer ses fichiers à l’éditeur photo, qui trie, modifie et met en ligne sur le fil de l’agence. Ce dimanche 11 janvier, ce dernier est uniquement affecté aux marches républicaines qui font suite aux attentats des 7, 8 et 9 janvier à Charlie Hebdo, Montrouge et Porte de Vincennes.

La photo est légèrement recadrée et un tantinet mise en valeur sur le fil de Reuters. À 18h37, elle rejoint le flot des centaines de photos prises par les huit photoreporters de l’agence sur le terrain à Paris ce jour-là.

Contexte et diffusion

Mais la force de la composition couplée à l’effet démultiplicateur des réseaux sociaux en font une image symbole des manifestations dès le soir même. À 19h27, la journaliste de Libération Laure Bretton est la première à faire le parallèle avec le tableau « La liberté guidant le peuple » d’Eugène Delacroix (1830) en gazouillant « Le crayon guidant le peuple » .

« Tout est aéré, aérien et épuré. C’est là que cela devient iconique car le message est immédiatement compréhensible par tous », analyse Laetitia Notarianni, photographe à Nantes, notamment pour l’Associated Press (AP). Stéphane Mahé complète : « elle est très vivante et en plus elle intègre le poids des symboles historiques de la France ».

Une photo d’actualité techniquement irréprochable devient sporadiquement inoubliable de par son contexte, « les très bonnes photos, on peut en produire souvent, mais c’est la diffusion et la nature de l’événement qui change la donne », explique Sébastien Salom-Gomis (Sipa Press).

« Derrière cette photo-ci, il y a toute la force de diffusion de Reuters. Les grands journaux étrangers, qui sont abonnés aux fils de l’agence, n’auraient pas acheté une photo en plus, aussi bonne soit-elle », renchérit Alain Le Bot, qui travaille entre autre pour Gamma-Rapho. Un « indépendant » n’aurait eu donc que peu de chance de voir sa photo ainsi (sur)diffusée.

Demandes saugrenues

Nombre de grands journaux ont publié le travail de Stéphane Mahé en Une dès le 12 janvier : The Daily Telegraph (Royaume-Uni), La Libre (Belgique), Le Monde (France), The Times (Royaume-Uni), La Razón (Espagne), La Republicca (Italie), etc. Un agrandissement de 13 mètres par huit est même déroulé sur la façade du Centre Pompidou à Paris. « Chez Reuters, on touche des royalties… mais uniquement sur les ventes hors abonnement ! », rigole-t-il.

Quelques demandes saugrenues lui sont aussi parvenues : l’homme au crayon, un comédien, qui veut s’engouffrer dans la brèche de cette notoriété soudaine ; l’homme (soit disant) au drapeau, invisible à l’image, qui réclame ses émoluments ; l’homme à la casquette, dont le père demande un tirage. Cela n’a pas perturbé un Stéphane Mathé rapidement happé par son rythme de travail habituel. « Quoi qu’il en soit, tu pourras rien faire de mieux », lui a glissé, rigolard, un confrère expérimenté.