24 heures dans un grand magasin

J'étais très excité à l'idée de faire ce reportage. Après tout, l'idée était simple mais intéressante, les perspectives d'interviews séduisantes et les photos prometteuses. Tout est parti, d'un courriel du rédacteur en chef d'un mensuel nantais aujourd'hui disparu, le 5 octobre 2011.

« Dans les entrailles [d'un grand magasin]* », fait partie de la liste des sujets arrêtés pour le numéro trois du titre, en préparation. Cinq jours plus tard, nouvelle relance « une journée dans les coulisses [d'un grand magasin], ça te dit ? Ils sont ok ! ». Je donne mon accord pour un article de 12 000 à 15 000 signes, un format long si l'on se fie aux standards de la presse écrite. Dans ma tête, les idées fusent. Je m’imagine déjà au petit matin assistant au balais des livraisons, à midi interviewant des caissières et tard le soir prenant des photos des agents de sécurité. La rédaction du magazine me fournit dans la foulée le contact d'une chargée de communication locale de l'enseigne nationale, nous l'appellerons Madame D.*

Mi-octobre, me voilà en repérage dans ledit grand magasin avec au bout du fil Madame D. – je ne la verrai jamais en vrai. Bien sûr, elle me confirme que son entreprise est partante pour le reportage – les chargés de com' vous disent toujours « oui » – pour ensuite me demander quelles personnes je souhaite interviewer et sur quels thèmes – le début d'une usuelle et interminable liste de « mais ». Je fais un rapide inventaire des professionnels que je souhaiterais interviewer et mentionne également la direction du magasin nantais.

« Faites-nous parvenir un texte déjà rédigé et nous le validons en amont  »

Quelques heures plus tard, je fais parvenir une demande d'interview en bon et du forme à la direction locale et à la communicante, avec une liste assez précise de thématiques, de l'historique du lieu à son organisation actuelle. Rien d'extraordinaire. Une petite semaine plus tard et après un appel téléphonique à mon rédacteur en chef, Madame D. me répond par courriel :

« Comme indiqué à votre collègue [Monsieur P], j'aurai vraiment besoin de vos questions pour le personnel [du grand magasin] de Nantes. Des thèmes évoqués dans le numéro qui portera sur nous, etc... Sans cela, je ne peux vous autoriser à faire des interviews… Autre solution : vous nous faites parvenir un texte déjà rédigé et nous le validons en amont... (c'est d'ailleurs à mon avis la meilleure solution en termes de délais et de validation) ».

D'une manière ou d'une autre, l'enseigne souhaite avoir la main sur la rédaction de l'article en arguant que « [ses] règles de communication sont très strictes et [que] tout doit passer par [son] siège à Paris ». Un contrôle poussé, puisque au gré des coups de fil, je comprends que la direction parisienne du groupe souffle par écrit les réponses que l'employé – en réalité uniquement le directeur de magasin serait habilité à s'exprimer – me donnerait ensuite à l'oral ou à l'écrit. Les fameux "éléments de langage". D’où, pour eux, l'impérieuse nécessité d'obtenir mes questions, au préalable. Sans compter, la relecture de l'article « en amont » par l'entreprise qui au gré des échanges verbaux apparait comme non-négociable.

J'informe par téléphone Madame D. que je n'accepte pas "ses conditions" en l'état. Elle me renvoie vers sa direction de la communication à Paris, en l’occurrence une certaine Madame B. La conversation téléphonique qui s'en suit ne changera rien. Le 25 octobre, je confirme à regret l'annulation du reportage, par courriel :

« Après réflexion avec mon rédacteur en chef, nous avons décidé de ne pas faire de reportage sur [votre magasin] de Nantes. Les conditions ne sont pas réunies pour que nous puissions travailler librement et exercer pleinement notre métier de journaliste. C'est bien sûr un constat d'échec et je tiens à dire que personnellement, depuis que j'exerce cette profession (...), je n'ai jamais eu à faire à une communication aussi verrouillée et une hostilité aussi manifeste. Je ne vous en tiens pas gré de cette situation, je comprends bien que vous ne faites qu'appliquer les consignes de votre groupe. »

« Nous avons confondu votre reportage avec un publi-rédactionnel »

Cinq minutes plus tard, je reçois une réponse surprenante de légèreté signée Madame D, la chargée de com' nantaise : « Effectivement, je suis bien navrée de cet échec de reportage... Peut-être dans quelques mois écrirez-vous sur [notre magasin] de Nantes (en positif bien-sûr !!!) et nous lirons votre article avec plaisir ».

L'histoire ne se termine pas là puisque le lendemain, le 26 octobre, Madame B, de la direction de la communication parisienne, m’envoie un mail encore plus étonnant : « J'ai laissé un message sur le répondeur de Monsieur D. [le rédacteur en chef, ndlr]. J'aurais aimé lui expliquer de vive voix la méprise qu'il y a eu au sujet du reportage que vous demandiez aux, dont le process s'est confondu avec un publi-rédactionnel** ». Joint au courrier électronique, je trouve une jolie plaquette sur les événements autour de noël dans les différents magasins du groupe.

Tout cela ne serait donc qu'un affreux malentendu. Mon rédacteur en chef téléphone donc à Madame B, qui se déclare contente que nous envisagions de faire un reportage chez eux tout en… réitérant l'interdiction de parler au personnel. C'est donc bien un publi-rédactionnel**, sinon rien. Après quelques soubresauts, le projet de reportage est définitivement abandonné d'un commun accord entre le magazine et moi-même, début novembre 2011.

* Les lieux comme les personnes ont été rendus anonymes. L'absence d'accents dans certains courriels a été corrigée.

** Un publi-rédactionnel ou publi-reportage, publi-communiqué, est une publicité rédigée par un annonceur mais dont la forme se rapproche le plus possible d'un article du titre/site/blog où il est publié.