Quand la cinquième saison de "The Great British Bake Off" est arrivée à son terme mercredi 8 octobre au soir, 12,2 millions de Britanniques étaient devant BBC One - le Royaume-Uni comptant 64,1 millions d'habitants. À titre de comparaison ils étaient 8,42 millions l'année passée à regarder l'épisode de clôture du programme et... 2,47 millions lors de la première édition en 2010, alors diffusée sur BBC Two.

Une audience record outre-Manche, seuls trois matches de football de la Coupe du monde diffusés simultanément sur la BBC et ITV ont fait mieux en 2014, avec en tête la finale Allemagne-Argentine du 13 juillet dernier et ses 14,9 millions de téléspectateurs. Le succès de "Bake Off" est indéniable, l'émission a reçu deux prix de la prestigieuse BAFTA (British Academy of Film and Television Arts)qui honore à la fois les productions de cinéma, de télévision et de jeux vidéos.

Quels sont les ingrédients de cette réussite ? Primo, la simplicité de la production/réalisation. Unité de lieu, de temps et d'action : une tente de réception, une heure et trois épreuves. Le sujet principal ce sont les recettes et leurs ingrédients filmés avec une élégance sobre. De petits reportages sur telle ou telle création culinaire sont d'ailleurs insérés dans chaque épisode : ici sur les "pasties" (friands) communes aux mineurs anglais et mexicains, là sur le "schichttorte" (gâteau à la broche) allemand. La dizaine de sympathiques pâtissiers amateurs qui sont engagés dans la compétition sont dépeints entre les lignes, à travers les recettes réalisées.

Jeux de mots et sous-entendus

Secundo, la drôlerie du programme. La découverte de ces recettes étrangères sont l'objet de quiproquo désopilants, par exemple lorsque les concurrents ont du s'attaquer au fameux kouign-amann breton au cours du huitième épisode de cette cinquième saison. Une ambiance entretenue par le duo Mel Giedroyc-Sue Perkins, aux commandes de l'émission depuis les débuts, ou elles étaient d'ailleurs critiquées.

Les pétillantes comiques rivalisent de jeux de mots et de sous-entendus plus ou moins explicites, jouant avec le sérieux de façade des juges Mary Berry (critique gastronomique) et Paul Hollywood (pâtissier). Un second degré communicatif : ainsi, le gagnant de la cinquième édition, John Whaite, s'est fait complimenté sur son « adorable saucisse » par... Madame Berry. Nancy Birtwhiste, qui a triomphé en 2014, a déclaré qu'elle avait appelé Monsieur Hollywood « juge masculin » tout au long de la compétition pour... mieux résister à ses pulsions intimes.

Le concours télévisé est donc bon enfant, du moins en apparences et malgré quelques incidents. La BBC a par exemple reçu 811 plaintes suite au ''bingate'', un incident impliquant un candidat, une glace au four fondue et une poubelle qui avait « scandalisé la nation toute entière » comme l'avait noté The Guardian, imbibé de l'ironie de l'émission.

Tyrannie du premier degré

Tous ces ingrédients ont disparu de l'adaptation française, pilotée par Kitchen Factory Productions, la société audiovisuelle du chef ultra-médiatique Cyril Lignac. Diffusée sur M6 depuis 2012 en France, celle-ci à les apparences de ''The Great British Bake Off'' mais pas la moelle.

Pour le premier épisode de la troisième saison, diffusé sur M6 le 8 octobre dernier, 2,5 millions de téléspectateurs étaient au rendez-vous contre 3 millions, au même moment en 2013 - la France comptant un peu plus de 66 millions d'habitants. On est à mille lieux « d'un des joyaux sur la couronne de la BBC », encensé de l'autre côté de la Manche. Le format n'est pas le même : dix fois 60 minutes sans publicité là-bas contre huit fois 120 minutes avec coupures réclames ici.

L'émission perd donc en rythme et s'englue dans le premier degré. Comme dans nombre de programmes hexagonaux, la voix hors-champ - ou voix off - est omnipotente, les interviews en aparté des candidats ou du jury harassants. Tout semble sur-expliqué, sur-écrit, sur-joué, vu et revu, comme si il fallait étirer le temps jusqu'à la prochaine page publicitaire (on en compte cinq, en hertzien comme en vidéo de rattrapage).

La pelle et le sceau (en chocolat)

C'est une animatrice et non un(e) humorist(e) qui présente l'émission : Faustine Bollaert. La drôlerie et l'ironie sont donc passé à la trappe, malgré quelques tentatives désespérées. Notons par exemple ce trait d'esprit entre les deux juges lors de l'épisode initial de la troisième saison : Jacqueline Mercorelli dit ''Mercotte'' (blogueuse culinaire) : « Je veux aussi un sceau [en chocolat] parfaitement réussi sur ce gâteau»; Cyrille Lignac (producteur-présentateur) : « Et pas une pelle ? [rires et bruitage sonore] ».

Du côté de la réalisation, ça n'est guère appétissant : couleurs criardes, caméra hésitante, zoom/dézoom mal maîtrise, retours en arrière - ou flashbacks - récurrents,montage hétérogène. Le tout n'est qu'une très mauvaise imitation du programme original. « "Le Meilleur Pâtissier " de M6 ? Eh bien, c’est à peu près aussi passionnant que de regarder monter des blancs en neige » avait noté le journal Libération dans son guide télévision au cours de la la première saison. Depuis, les blancs d’œufs sont toujours liquide.

« Du drame, des réprimandes, des commentaires, de la comédie et beaucoup beaucoup de gâteaux, c'est la que réside le charme de "The Great British Bake Off" » expliquait le quotidien The Daily Telegraph lors d'un reportage dans les coulisses de l'émission, il y a deux ans. Tous ces éléments, on les retrouve dans les concours amateurs de pâtisserie qui ont lieu dans les villages, aux quatre coins du Royaume-Uni. Les producteurs britanniques (BBC, Love Productions) expliquent en avoir fait leur source d'inspiration pendant les quatre ans et demi de travail qui ont précédé la première diffusion de leur création audiovisuelle. Gageons que l'adaptation française a demandé beaucoup moins de préparation.