La fascination du pouvoir

La conversion à la politique est (sous-)entendue comme logique pour un reporter français. Elle est surtout récurrente, découlant « de cette fascination qu'ont dans ce pays beaucoup de journalistes pour le pouvoir » selon Charline Vanhoenacker, coprésentatrice belge du "5-7" de France Inter, qui s'exprimait récemment sur France 2.

Cette attraction n'est pas nouvelle et les exemples historiques sont légions, mais "Le départ des journalistes vers la politique s'est accéléré" comme le titrait Le Monde en janvier 2013. Il suffit de suivre une élection locale lambda, à Nantes par exemple, pour constater que telle reporter est chargée de la communication d'une candidate, « le temps de la campagne », ou que telle dirigeante d'une radio locale tente de se faire une bonne place sur une liste potentiellement victorieuse, en vain.

Or la Charte d’éthique professionnelle des journalistes, rédigée en 1918 et mise à jour en 1938 et 2011, est plutôt précise sur le sujet. Il y est écrit que le journaliste français « refuse et combat, comme contraire à son éthique professionnelle, toute confusion entre journalisme et communication » (seconde partie, point 11).

Prendre un "congé politique"

Reprenons le cas de Quentin Dickinson : la révélation de sa candidature est faite à deux mois et demi du scrutin européen et alors que la campagne - qu'il couvre - est lancée depuis septembre 2013. Radio France confirme « qu' en accord avec les différentes rédactions et le secrétariat général de l’information du groupe, [Monsieur Dickinson] a souhaité se retirer de l’antenne pendant la durée de la campagne électorale des élections européennes ».

Rien de définitif, il pourra donc reprendre ses fonctions "originelles" en cas d'échec. De quoi désorienter l'auditeur/lecteur/téléspectateur...

En Belgique, on utilise le terme de "navetteur" pour désigner ceux qui font ainsi des allers-retours entre médias et ministères, comme dans cette étude de l'Association des journalistes professionnels. Une expression que l'on ressort des placards, depuis qu'Olivier Maroy, présentateur de l'émission politique "Mise au Point" à la RTBF, a pris un "congé politique" pour se présenter aux élections régionales belges du printemps sur une liste du Mouvement réformateur (MR, droite libérale) dans le Brabant wallon.

Il pourra lui aussi revenir à l'antenne au terme de son mandat ou d'une défaite, après une période tampon de six mois.

Un seul cas emblématique outre-Manche

Le directeur de l'information de la RTBF Jean Pierre Jacqmin a réagit dans Le Soir en plaidant pour l'application d'un "congé politique permanent" : « Il serait opportun de s’interroger sur ce que font nos voisins, en Grande-Bretagne notamment, où les départs sont définitifs ».

Outre-Manche, le (seul) cas emblématique est Martin Bell qui avait quitté la BBC à 35 jours des élections générales de 1997 pour être candidat indépendant à la députation à Tatton (nord-ouest de l'Angleterre). Un choix immuable après 35 ans de journalisme maison, dont trois décennies comme correspondant de guerre, et une critique des principes « de distance et de détachement » qu'impose la "Beeb" avec sa charte éditoriale très étoffée.

En l’espèce, on ne peut juger des motivations profondes de Quentin Dickinson, mais la manière est révélatrice d'une presse française profondément malade, légère sur le plan déontologique.