Mais qu'est ce que la "meute" ? Le Larousse la définie de façon générale comme un « ensemble de chiens pour chasser à courre », où encore une « foule, bande de gens acharnés contre quelqu'un ». Il existe une seule définition plus précise relative à la presse. Elle est donnée par la Rédaction de Rescol (RDR), un programme public canadien d'initiation au journalisme pour les jeunes. La "meute de journalistes" est décrite comme « un groupe de reporters de différents médias amassés autour d'une personne ou d'un événement important. Ces meutes se retrouvent souvent autour de politiciens [sic], de palais de justice ou sur la scène d'un tragique accident » (lexique complet). C'est donc un terme d'usage familier, cousin du "hérisson", plus sympathique et visuel car se référant aux piques que formes la nuée de micros et de caméras autour d'un(e) interviewé(e) aux allures de "proie". 

Accélération médiatique et vedettisation politique

Autre illustration, bien plus dramatique : Nantes, 21 avril 2011, fin de matinée. Un pavillon gris qui ne paye pas mine sur l'un des boulevards les plus fréquentés de la cité des Ducs de Bretagne. Une façade quelconque, de jolies ornements aux fenêtres et un jardin. La maison comme ce dernier sont cachés par de grandes bâches noires. C'est là, au 55, qu'habitait la famille De Ligonnès. Nous sommes dans les prémisses ce qui deviendra la sordide et incompréhensible affaire du même nom. Une vingtaine de journalistes sont déjà là, massés sur le trottoir d'en face, à prendre tous la même photo, à faire tous la même interview de ces proches et voisins qui font spontanément une conférence presse sur la chaussée. On parle alors de « disparition inquiétante ». Une poignée d'heures plus tard, quand l'indicible sera avéré, les journalistes seront cinq fois plus nombreux (peut être 100)...

Alors de quoi la meute est-elle le nom ? Dans l'imagerie, elle n'est pas sans rappeler les séances de photos des évènements mondains - photocalls - ou les scènes d'hystérie de rue, autour de telle ou telle starlette; signe d'une vedettisation de la chose politique et d'une accélération du temps médiatique. Il convient d'ailleurs de rappeler que la France est la contrée européenne qui compte le plus de chaines d'information en continue (cinq): BFM TV, Euronews, France 24, iTélé et LCI, talonnée par le Royaume-Uni (quatre). Sur le plan mondial, l'hexagone se classe troisième, derrière le Canada (neuf) et les États-Unis d'Amérique (sept). Certains sont en conséquence encore plus sévères parlant de « journalisme de meute », liant pratique moutonnière et errements déontologiques.

Arnaud Mercier professeur en sciences de l'information et de la communication à l'Université de Lorraine, l'écrit : « On voit les journalistes proposer tous plus ou moins la même chose, au même moment, produisant ce qu’on peut appeler un journalisme de meute, où ils s’agglutinent en nombre devant un même lieu, un même personnage, se bousculant au besoin. Et surtout, le fait de se sentir obligé de prendre l’antenne, de produire du récit en live, place les correspondants ou les animateurs de plateau dans la situation de dire parfois n’importe quoi pour meubler, de transmettre des rumeurs en lieu et place d’informations recoupées, vérifiées, attestées » (tribune sur Newsring.fr).


Salir ou embellir

Des réponses émergent, ailleurs en Europe, notamment sur ces questions de déontologie. Depuis 2009, la Belgique francophone et germanophone a mis sur pied un Conseil de déontologie journalistique avec des fonctions « d’information, de médiation et de régulation » - son équivalent néerlandophone la Raad voor de Journalistiek a été fondée en 1960 (!). L'instance rend régulièrement des "avis", au demeurant très intéressants, suite à des "plaintes" (liste complète). Un rôle équivalent incombe au Conseil suisse de la presse, créé en 1977 et pleinement représentatif de la profession depuis 2008. Travaillant tout aussi assidument , le CSP a notamment fermement condamné en décembre 2012, Blick (quotidien), L'illustré et Schweizer Illustrierte (magazines) pour la publication de photos des victimes de l’accident d’autocar de Sierre, drame qui c'était déroulé neuf mois plus tôt.

Le débat s’entrouvre plus largement au sein de la profession en France, sur ce "temps médiatique", qui surexpose et délaisse; lèche, lâche et lynche. Les arguments échangés entre les fondateurs de la revue trimestriel XXI avec leur manifeste « pour un journalisme utile » et ceux du site d'information Rue89 qui ne veulent pas jouer « les anciens contre les modernes », est de ce point de vue très enrichissant (article de Rue89). Surtout venant de deux médias de création récente - respectivement 2008 et 2007 - et aux lignes éditoriales novatrices. Une idée semble toutefois se dégager : les journalistes, fussent-ils des "chiens", se doivent de sortir des sentiers battus tout en étant conscients du terrible pouvoir qui est le leur, celui de salir ou d'embellir (publié en ligne par le Club de la presse de Nantes Atlantique).