En effet, l'agence étasunienne Associated press y a ouvert un bureau en mars... au sein de sa "cousine" étatique nord-coréenne et composé de deux correspondants du cru. Trois "reporters" permanents dans le pays si l'on ajoute le directeur de publication d'une revue japonaise. Pourtant des images existent, un travail journalistique aussi. Cela s'appelle Une délégation de très haut niveau, tourné en 2000 par la RTBF pour l'émission Strip-Tease et rediffusé en 2011.

Tout commence dans la bonne humeur, où tout du moins avec bonne volonté. Une délégation parlementaire belge, qualifiée de « de très haut niveau », est emmenée par le baron socialiste francophone Willy Burgeon en République populaire démocratique de Corée. Pour ces sept politiques aguerris (deux socialistes, un libéral, un démocrate-humaniste wallons ; un écologiste et deux nationalistes flamands) un objectif : voir pour comprendre (le documentaire de la RTBF). Le dernier coup de fil à un certain « Monsieur Kim » et l'ultime réunion aéroportuaire de préparation sonnent à posteriori comme le chant du cygne.

Série B totalitaire

Dès le tarmac de Pyongyang foulé, les Belges sont comme en lévitation. Ils sont hors-sol, emportés consciemment ou inconsciemment par le surréalisme totalitaire. Une Corée du Nord angoissante de vide : autoroutes, supermarchés, musées, campagnes... Dans ce désert les hommes, femmes et enfants croisés transpirent la tristesse, ou respire le discours robotique déclamé avec bien trop d'ardeur.

Les huiles du régime sont grossièrement charmantes (l'un évoque le visionnage d'un film sur « un chercheur belge qui se consacrait à l'étude des insectes »), les hommes de mains sont eux emmitouflés dans leur gêne, cachés derrière leurs grandes lunettes, costumes sombres et Mercedes des années 1970. Les décors sont grandiloquents mais semblent en toc, tel la Tour de l'idée Juche et ses 70 étages, construite pour les soixante-dixième anniversaire du défunt président Kim Il-sung. « Je n'en compte que vingt » fait remarquer le sénateur démocrate-humaniste Georges Dallemagne. 

L'humour, omniprésent tout au long film, comme une dernière once de liberté - « je demande au grand leader pour avoir des frites [sic]» lance son collègue socialiste Patrick Moriau au cours de la visite d'une immense salle de réunion. Car en définitive, les parlementaires sont englués dans cette série B totalitaire, contraints à une figuration parfois gênante. On notera le fanatisme déplacé de Willy Burgeon, qui au fil des jours semble lui-même devenir un émissaire zélé du « bien aimé » Kim Jong-il (décédé fin 2011, son fils Kim Jong-un a pris sa suite). Au ban du groupe, il l'est également de la politique belge depuis la première diffusion du 52 minutes, il y a douze ans maintenant. Il avait alors été démis de ses fonctions de Président honoraire du Parlement wallon.

Seconde famine

Dans le documentaire, jamais une main ne vient taper dans une perche ou obstruer l'objectif de caméra de l'équipe de Philippe Dutilleul. Du fait du peu d'habitude de la presse côté nord-coréen ? Il semble plutôt que cet empire du faux ce suffit à lui-même. Une diagonale du vide qui sert à masquer la famine, dont la première vague dans les années 1990 a fait entre 1 million (ONU) et 2 millions de morts (Congrès américain) soit de 5% à 10% de la population.

La seconde vague déferle depuis 2011, comme en atteste le travail du photojournaliste bosnien Damir Sagolj dans la province d'Hwanghae du sud (reportage pour le New York Times). Elle toucherait 6 millions de personnes selon le Programme alimentaire mondial (PAM). Le cannibalisme est définitivement passé de fantasme à réalité avérée depuis la publication, le 21 mai dernier, du "Livre blanc annuel sur les droits de l'homme en Corée du Nord" par l'Institut pour l'unification nationale (KINU) basé à Séoul.

Kim Jong-un - actuel chef suprême, commandant suprême, président du Comité de la défense nationale, secrétaire général du parti unique - répond à cet « enfer sanitaire », selon les termes d'Amnesty international, par le lancement cet été d'un grotesque roman photos à l'eau de rose avec une certaine Ri Sol-Ju. Mariage "secret", journée dans un parc d'attraction, soirée Walt Disney, visite estivale aux populations (terrifiées, même sur les clichés d’État) en attendant un premier voyage officielle en République populaire de Chine, courant septembre.

En 2000, au moment du tournage d'Une délégation de très haut niveau, "Kim Junior" roucoulait... en Suisse dans le canton de Berne, inscrit à l’école publique de Liebefeld Steinhölzli. Féru de basket-ball, vêtu de joggings et de chaussures Nike, il se gavait de films d'action étasuniens et de jeux vidéos sur PlayStation.