Quelle est la principale difficulté d'un tour du monde à la voile ?

Loïck Peyron : Comme toutes les choses bien faites, de l’extérieur cela paraît facile mais de l’intérieur c'est extrêmement difficile. Par ce qu'aller vite sur l'eau ou ailleurs ça n'est pas simple, mais aller vite longtemps l'est encore plus. 45 jours c'est peu de temps à l'échelle humaine, mais faire un tour du monde à 26,51 nœuds de vitesse moyenne cela induit tant de choses à supporter. Beaucoup de responsabilités, de bruits, de vagues, de chocs, d'angoisses... C'est un vrai bonheur quand cela s'arrête.

Quand on arrive à bon port avec tous ces ''terriens'' qui vous attendent. Comme réagit-on ?

LP : C'est une sorte de soulagement. Le fait qu'il y ait beaucoup de monde est rassurant, cela confirme que l'on a vécu une belle histoire. Mais notre activité reste masochiste. Un peu comme le fous qui se tape sur les doigts, cela fait du bien quand ça s'arrête. En course, l'instant, le moment, est angoissant. Avec une machine de 20 tonnes lancée à 80 km/h, en pleine nuit, au milieu des icebergs, c'est logique. Mais comme j'ai déjà beaucoup de cheveux blancs cela ne se voit que peu. Je le supporte.

Vous en êtes à 48 transatlantiques. Qu'est ce qui vous motive encore à endurer cette souffrance ?

LP : Il n'y pas que la course en elle-même. Il y aussi la préparation. La page blanche, le rêve. Le plus beau voyage c'est celui que l'on n'a pas encore fait. C'est cette capacité du genre humain à imaginer, à espérer, ce sont ces utopies que l'on arrive à réaliser plus ou moins. La partie la plus ''visible'' est quand nous sommes en mer. Mais c'est l'imagination qui la précède qui est déterminante. Il y a également l'idée d'alternance. J'ai un peu plus d'un demi-siècle de voile derrière moi maintenant et j'ai cette chance incroyable de pouvoir faire des courses transatlantiques, autour du monde, mais aussi au ras des côtes entre trois bouées comme c'est le cas en Coupe de l'America par exemple. Et la voile c'est ça : de l'Optimiste en piscine sur un petit dériveur jusqu'au tours du monde sur les plus grands trimarans.

Dans vos VHS hier comme dansvos directs par satellite aujourd'hui on retrouve l'humour. Une façon de dédramatiser ?

LP : Je n'utilise pas l'humour seulement à l'écran ! Ça serait dommage quand même... Je trouve que c'est important de dédramatiser. La vie normale est tellement chiante, et ce que vous en relatez tous les jours dans les journaux est tellement dramatique, qu'il ne faut pas en rajouter. Nous avons de bons dramaturges, il faut quelques marins qui comme ça ramènent un peu de larmes salées pour montrer que c'est difficile. Mais moi je n'aime pas ça. Je suis plutôt adepte du beau geste, du côté artistique de la chose. Croire que quand cela paraît facile c'est qu'il y a eu énormément de travail. Comme un swing de golf, un lancer franc de basket-ball ou coup franc de football. J'aime ça plutôt que larmoyer devant un écran.

Mais il y a une contradiction entre cette minutie, technologique aussi, et l’aléatoire des éléments déchaînés ?

LP : C'est très paradoxal, c'est vrai. Il y a un côté aléatoire assez étonnant. Au large l'aventure est humaine avant tout. Même si on est en solitaire sur un bateau, on partage avec un équipe avant et même pendant. Sur Banque Populaire V nous étions en équipage à quatorze. Évidemment il y a de la technologie. C'est peut-être un peu plus masculin, ou considéré comme tel : créer des outils, bricoler sur des voitures, des bateaux ou des lance-pierres. C'est sidérant par ce que en moins de 20 ans, on a diminué par deux le temps qu'il faut pour parcourir le globe en bateau. En 1992 mon frère Bruno a établit un record en 79 jours, deux décennies plus tard nous en sommes à 45. C'est l'équivalent de ce qui s'est passé dans l'aviation après 1947 et le passage du mur du son. On en train de transformer les voiles en ailes... La voile c'est une technologie fascinante empreinte d'une vraie valeur écologique. Montrer qu'avec une énergie renouvelable en permanence, on arrive à aller plus loin que n'importe quel engin mécanique sur la planète. A part un porte-avion ou un sous-marin nucléaire aucun engin créé par l'homme ne peut nous suivre pendant 45 jours à cette vitesse autour du globe. Pas avec un moteur mais avec du vent ! On est aussi les porteurs de ce message.

Désormais vous êtes en plein dans la Coupe de l'America...

LP : Mon frère Bruno travaille à Paris sur le projet et les partenariats, moi j'ai la chance de me consacrer que à la partie sportive et navigation. Avec Energy Team nous sommes la seule équipe française engagée sur les prémices de la Coupe de l'America, les AC World Series qui ont lieu un peu partout dans le monde sur des petits catamarans identiques mais truffés de technologies. Prochaines étapes : Naples, San Francico, New York, jusqu'à l'année prochaine et la coupe en elle-même. Il nous reste peu de temps pour trouver un budget raisonnable qui nous permette de concourir. On y travaille d'arrache-pied (publié dans Sport et Citoyenneté n°19).