C'était un soir de juillet 1982. Dans la chaleur étouffante de Séville l'équipe d'Allemagne de l'Ouest est opposée à la France en demi-finale de la Coupe du monde. Avec le drame que l'on connaît. Sortie comateuse du joueur français Patrick Battiston, suite à un attentat non-sanctionné du gardien allemand Harald Schumacher. Victoire des blancs aux tirs aux buts au terme d'un match épique. Le tournant de la rigueur, en football comme en politique. La fin des utopies pour toute une génération qui avait porté Mitterrand au pouvoir en 1981. Un basculement magnifiquement décrit par l'écrivain/journaliste Pierre-Louis Basse dans son livre "Séville 1982 France-Allemagne, le match du siècle".

Mais ce qui frappe surtout à la vue des images d'époque. C'est que, les joueurs Marius Trésor, Maxime Bossis et Didier Six pour ne citer qu'eux (« Des noms que nous ne sommes pas prêt d'oublier » avait commenté pour une fois justement Thierry Rolland), ne portent pas de protèges-tibias. Ils jouent chaussettes baissées, cheveux au vent. Une belle langueur, une jolie nonchalance se dégage de ce football libre, sans protections qui va se fracasser sur le réalisme physique venu d'outre Rhin. Car à l'époque elles n'étaient pas obligatoires, simplement autorisées.

Une folie quand on y réfléchit un tant soit peu. C'est exactement comme boxer sans gants... « Pourquoi c'est comme un sport de combat / On joue au foot-contact sans protège-tibia » rappait encore MC Solaar.

Du scotch et du cuir

La genèse du protège-tibia remonte à un siècle et demi exactement. En 1862, en Angleterre, berceau du ballon rond, la Football Association (FA, fédération anglaise de football) décide au terme d'un débat houleux d'interdire les coups de pied sous les genoux. Houleux car nombre de présidents de clubs pensent alors que l'on dénature de manière significative l'essence du jeu.

Contre-coup de cette décision en 1874. Un joueur de l'équipe de Nottingham Forest, Sam Widdowson, introduit l'utilisation du shin guard ou protège-tibia en français. Il raccourci une paire de genouillères de cuir de cricket et la porte au dessus de ses chaussettes à l'aide de scotch.

La révolution n'aura finalement jamais lieu pour de bon. Car à la fondation d'un club comme celui d'Arsenal à Londres en 1886, seuls 2 ou 3 joueurs sur onze utilisent des protège-tibias aux dires de "l'Encyclopédie du football britannique". Le reste de l'équipe ayant des chaussettes courtes tombant négligemment sur les chevilles.

A la fin du 19e siècle l'utilisation du protège-tibia peut même relever de la farce. Ainsi à la veille d'un match de Cup opposant les gunners du Arsenal FC au Dungannon Swifts Football Club (Irlande du Nord), le footballeur Ernest Bambridge est annoncé forfait pour cause de jambe cassée. A la dernière minute l'attaquant fait son apparition (arrivant en voiture dit la légende), protection arnachée sur une jambe. Bambridge marque le but de la victoire. On apprendra plus tard que sa jambe blessée ne portait pas de protège-tibia alors que celle qui était en état de marche oui. Sans commentaire.

Les gentlemen footballeurs

Ne pas porter de protège-tibias pendant l'après-guerre relève d'une philosophie du ballon rond, celle des gentlemenfootballeurs. Dans les Brésil de la fin des années 1940 « le jeu est fait de si peu de tacle que les protections ne sont jamais portées »aux dires des observateurs européens de l'époque, comme le relève Richard Witzig dans the "The Global Art of Soccer". Cette technique prédominant sur le physique entraîne la disparition quasi-intégrale des protections sur les terrains d'Amérique du Sud puis d'Europe des années 1950 aux années 1970. Les vedettes internationales comme le Français Michel Platini, l'Anglais George Best ou le Brésilien Pelé montrent même un dédain pour l'objet.

La star péruvienne Teofilo Cubillas - "le Pelé du Pérou" - déclare même un jour « Je n'ai jamais porté et je ne porterai jamais de protège-tibias car la sensation au touché du ballon n'est pas la même ». Lui qui marqua un coup franc remarquable au cours d'un Pérou-Écosse de la Coupe du monde 1978. A la télévision écossaise le commentateur prévient : « Le mur écossais est dans une étrange position ! Il faut survéiller le n°10 Teofilo Cubillas ! ». En vain. Tout de blanc vêtu, chaussettes baissées, il se lance dans course arrondie vers le ballon pour une frappe surréaliste de l’extérieur du pied qui file en pleine lucarne. Les jambes à l'air libre donnent allure et technique semble t-il (vidéo).

Plus dur sera le retour à la réalité. Le football est plus rugueux et plus physique au cours des années 1980. C'est aussi le temps des premiers cas de dopage - le goal allemand Harald Schumacher confessera plus tard avoir été sous l'emprise d'un puissant stimulant  à Séville, l'éphédrine. Les protège-tibias disponibles évoluent : ils sont plus larges et plus longs et peuvent inclure une protection pour la cheville et le tendon d’Achille. Les illusions du football romantique mais aussi négligeant sur l'hygiène de vie s'effondrent juste avant le mur de Berlin.

D'un monde à l'autre

Même un génie comme l'Argentin Diego Armando Maradona, méprisant cette protection à ses débuts, est obligé d'en porter après son arrivée en Europe, au FC Barcelone. Le tournant est décrit avec brio dans le documentaire "Maradona, un gamin en or" de Jean-Christophe Rosé et Benoît Heimermann (film complet). « 24 septembre 1983, contre l'Athletic de Bilbao Diego, continue sa danse (…). Bientôt il offre une passe décisive à son coéquipier Alonso. Un but de trop. Après la joie, les représailles. Comme un gibier en fuite le sprinteur fou est fauché en pleine course. Bis et autre angle caméra, le boucher Andoni Goikoetxea ne s'arrête même pas. Diego est seul et sa cheville gauche est en lambeaux. » Question de préservation du corps ou basculement du football dans un autre monde ? Les jambes de "El pibe de oro" avaient été assurées lors de son transfert au Barça.

Le passage officiel et définitif du football "socialiste" ou football "capitaliste" c'est pour 1990, tout un symbole. Pendant qu'un empire soviétique se disloque, la FIFA impose le port des protège-tibias lors des matchs professionnels (loi 4  du football : "L'équipement des joueurs"). Rideau. Fin du spectacle de la nonchalance ou de la boucherie, selon les points de vue. Le enjeux financiers sont trop forts. Pour la petite histoire, une rumeur accusa la Fédération internationale de football association de prendre cette décision par peur de propagation du virus HIV : jambe blessée, sang, transmission de la maladie. Un triptyque fantasmagorique, des balivernes.

L'introduction de cet obligation technique, a une influence significative sur la Coupe du monde de la même année, en Italie. Pauvre en jeu et en buts, les protège-tibias permirent à la puissance footballistique d'une 'équipe d'Allemagne réunifiée de triompher. Pas pour longtemps car les matériaux évoluant, gagnants en légèreté, une équipe technique et rapide comme le Brésil - avec le duo de feu Romario/Bebeto - pu devenir championne du monde aux États-Unis quatre ans plus tard. La protection des jambes est désormais intégrée au jeu. L'enjeu a primé sur le jeu diront les pessimistes. La santé l'a emporté sur la négligence répondront les optimistes