Quatre miles et 374 yards de course. Un départ à Putney Bridge, une arrivée à Chiswick Bridge. Pour aller de l'un à l'autre, vingt minutes d'une course effrénée sur la Tamise - le record a été établit à 16 minutes et 19 secondes en 1998. Sur le poteau qui matérialise le terme de la course, du bleu-vert clair et du bleu foncé. Le clair pour l'équipe du Cambridge University Boat Club et son blason auréolé de deux rames et d'un lion (81 victoires). Le foncé pour l'équipage du Oxford University Boat Club et son écusson, deux rames et une couronne (76). « Je ne vois pas qui est en tête mais cela doit être Oxford ou Cambridge » avait lancé un jour John Snagge, commentateur historique de la course sur BBC Radio de 1931 à 1980.

Bière et champagne

« La base de la course c'est sa simplicité, c'est les deux mêmes clubs et le même parcours chaque année mais avec des équipes différents. En définitive c'est l'homme contre l'homme et, l'homme contre l'eau ! » s'enthousiasme Clare Balding à l'antenne, c'est elle qui commente désormais l'épreuve en direct pour la BBC. Une opposition sportive enflammée mais amicale en tribunes, tant les berges du parcours en 'S' sont ponctuées de pubs bourgeois et chaleureux . Des quatre coins du Royaume-Uni, si ce n'est du Commonwealth, on s'y se retrouve le temps d'une journée pour y consommer des bières ou du champagne. On appelle boaties, les aficionados de la pagaie qui arborent fièrement les couleurs de leur club d'aviron.

« C'est l'institution britannique la plus importante... après la reine » dit l'adage, avec 18 compétiteurs au centre de l'attention. Pas uniquement des jeunes Brits, cette année on comptait par exemple, tous équipages confondus : cinq Étasuniens, deux Australiens, deux Allemands et un Néo-zélandais. Une seule femme sur l'eau, en la personne de la barreuse oxfordienne Zoé De Toledo. A partir de 2015, elle bénéficieront de la "Boat Race equality" : le même parcours, le même jour que les hommes. Seule règle pour tous les concurrents : être étudiant(e) dans l'université pour laquelle on rame. Sachant qu'il n'y a pas de filières dédiées au sports, on découvre qu'un massif gaillard de 2,03 mètres et 110 kilos, en l’occurrence l'Américain Steve Dudek, suit une Licence en Économie foncière à Cambridge.

Les différentes étapes des sélections intra-universitaires, sont très relevées dans un pays ou l'aviron bénéficie d'un prestige - mais pas d'une pratique - égal à celui du cricket, du football ou du rugby. Deux ans d’entraînement, en parallèle des études, sont nécessaires. Avec un rythme s'intensifiant crescendo jusqu'à six heures par jour, six jours par semaine, les six derniers mois. Le niveau est si proche du monde professionnel depuis les années 1990, qu'il est courant de voir des rameurs de The Xchanging Boat Race, briller aux JO par la suite. Aux Jeux olympiques de Sydney, pas moins de quatre médaillés d'or étaient des anciens d'Oxford (Tim Foster, Luka Grubor, Andrew Lindsay) et de Cambridge (Kieran West).

Renaissance de l'aviron

Reliquat du passé ou préservation d'un idéal de désintéressement, « c'est la dernière épreuve sportive de cette ampleur, qui se concours en amateur et ou il n'y a ni rétribution financière, ni prize-money » explique Mathew Pinsert, ancien d'Oxford et lui même quadruple champion olympique d'aviron. Un point de vue proche de celui de la journaliste Clare Balding, « C'est une course basée sur la tradition et l'honneur et non sur l'argent. C'est le seul événement amateur de cette importance a voir perduré comme tel à travers le temps ». Une pratique qui a longtemps été l'apanage de la haute-bourgeoisie britannique, bien loin d'un quelconque universalisme sportif. Des jeunes gens, issus d'une quasi caste sociale, dont le niveau de performance réel était en réaliste médiocre jusque dans les années 1980. C'est cet « élitisme» que Trenton Oldfield, nageur qui a causé 30 minutes d’interruption de la course en 2012, a maladroitement dénoncé.

Car en définitive l’élitisme sportif a désormais remplacé l’élitisme social dans mouvement de renaissance populaire de l'aviron outre-Manche. 30 ans de politiques sportivo-éducatives co-financées par l’État et des entreprises privées. « Les résultats de ces programmes basés sur la performance sont clairs. La moitié de l'équipe de Grande-Bretagne qui peut prétendre aller aux JO de Londres en 2012 est issue de l’école publique » analyse l'ex-rameur auréolé d'or en 1984 Martin Cross dans les colonnes du Guardian. Avant de conclure que les dix-huit concurrents de The Boat Race « ont en commun, comme la majorité des rameurs de par le monde, de concourir non pour le gain financier - il n'y en a pas dans l'aviron - mais par goût du défi, esprit d'équipe et accomplissement personnel ».

Des sentiments que l'on a pu lire sur les visages au terme de l'édition 2012, « peut-être la plus dramatique de l'histoire » selon les organisateurs. Arrêt de la course à mi-parcours pendant près d'une demi-heure donc. Reprise marquée par une collision latérale ou l'équipage Dark Blue de Oxford perdit une rame. Fin inégale où Cambridge s'imposa sans forcer sous l’œil approbateur de l'umpire - l'arbitre. Une fois la ligne passée il y eu d'un côté le sourire gêné des gagnants, de l'autre le rictus de déception des perdants, alors qu'un concurrent, Alexander Woods, était évacué vers un hôpital londonien (de Londres, publié en ligne par Sport et Citoyenneté).