Pierre-Louis Basse : « Le sport c'est l'enfance, la gratuité du geste et le rêve »
Par Thibault Dumas le 19 février 2012, 16:15 - Sport - Lien permanent
Journaliste mais aussi écrivain,
Pierre-Louis Basse a quasiment fait l'intégralité de sa carrière à Europe
1 - de 1986 à 2011 - notamment au service sport puis à l'animation
d'émissions culturelles ou d'information. Féru de football, il s'échine à
montrer comment certains événements sportifs et même sociaux sont
« capables de s'inscrire dans l'histoire ». Né à Paimboeuf,
ce Nantais de cœur est notamment l'auteur de ''Guy Môquet, une enfance
fusillée" (éditions Stock, 2000), ''19 secondes 83 centièmes'' (Stock, 2003),
''Séville 82'' (Privé, 2005). Face à la « logorrhée
médiatique », le trop plein autour du sport en général et du football
en particulier, il pointe le besoin, humain, « de lenteur et de
désir ».
Pourquoi vous aimez pas ou moins le football
d'aujourd'hui ?
Pierre-Louis Basse : Je l'aime encore le football d'aujourd'hui. Je trouve
simplement qu'il a prit trop d’importance dans nos vies. C'est peut-être une
analyse de poète, comme vous-voudrez, mais je pense qu'une société ne peut pas
vivre que de football. Ça n'est pas concevable, elle doit vivre de culture, de
diversité, d'échanges, et pas uniquement d'un spectacle sportif. Cela rappelle
trop les jeux romains. La question centrale est la. Il y a de grands joueurs,
il y en a toujours eu et il y en aura encore. Il y a de grands matchs, de
grands événements mais il y a un trop plein. Trop, c'est remettre en cause des
rythmes qui sont nécessaires. Je parle du désir. C'est vrai, le désir implique
des moments ou il y en a pas, ou on l'attend. On ne peut concevoir qu'une
société vive uniquement par le spectacle du football que l'on voit partout, en
permanence, voilà mon idée.
Vous faites l'éloge du désir mais aussi de la lenteur, c'est quoi pour
vous cette lenteur dans le football ?
La lenteur c'est l’altérité, c'est l'échec, c'est tout qui n'est pas supporté
par la performance, par les résultats et par les bénéfices. Forcément, un
football qui ne vit que par l'argent ne peut vivre que par la performance par
ce que le perdant est complètement perdu. Alors que le football c'est autre
chose. Qu'est ce qui fait que des types ont été des grands joueurs ? Je
pense par exemple à Johan Cruijff. Johan Cruijff n'a jamais gagné une Coupe du
monde, mais peu importe. Il a été ce joueur parfois de l'échec, parfois du
triomphe. On pourrait parler à l'inverse de Messi et c'est pour ça qu'il y a
quelque chose qui me gène dans le succès de Lionel Messi. Messi, est un immense
joueur mais il triomphe trop. On s'approche de la fiction.
Lionel Messi n'est pas sur cette limite, humaine, entre l'échec et la
réussite. Lui c'est la réussite et la perfection dans le geste, en
permanence...
En effet c'est intéressant, ce qui n’empêche que c'est phénoménal. Mais si il y
a quelque chose qui doit me gêner c'est bien ça. Il n'y pas de prise sur la
réalité. D'ailleurs, c'est un garçon qui était atteint plus ou moins de nanisme
disaient ceux qui le formaient et il y a un peu du syndrome de Peter Pan,
encore aujourd'hui. Lionel Messi aime les bonbons sucrés, il est très concentré
sur ce qu'il fait, comme un enfant. C'est irréel et cela va bien avec à ce que
nous vivons du point de vue du football d'aujourd'hui, qui se rapproche de plus
en plus, encore une fois, de la fiction. D'ailleurs vous avez beaucoup de
journalistes qui commentent à la fois de la fiction, des jeux vidéos, et des
matchs. Donc il y a une confusion qui m'intéresse et à la fois que je trouve
effrayante.
Mais il y a tout de même une contradiction ? La meilleure équipe
du monde c'est actuellement le FC Barcelone, basée sur des principes
inverses : le collectif et la formation...
Oui mais le collectif sans l'échec et le collectif qui ne connaîtrait que la
victoire, c'est assez effrayant. On pourrait aller loin dans la discussion.
C'est le rapport que le sport à nouer avec le spectacle et donc les
performances, Barça ou pas Barça. C'est vrai qu'il y a des
éléments intéressants liés à la formation ou au collectif dans cette équipe
mais curieusement le FC Barcelone s'approche d'un modèle assez terrifiant à mon
sens, un modèle qui ne peut que l'emporter et jamais échouer.
Vous dites le football est partout, mais cela coûte de plus en plus
cher d'aller au stade, d'acheter un abonnement ?
Pas forcément, cela dépend des endroits, mais pour les abonnements oui. Et
finalement c'est assez logique, quand la situation sociale se dégrade à
l’extérieur c'est une affaire de territoire. On l'a vu avec le football
anglais. C'est vrai qu'ils ont résolu leur problème de hooliganisme mais ce
n'est qu'en apparence. Les types se foutent sur la gueule a l’extérieur du
stade, dans les bars, alors qu'avant ils le faisaient dans le stade. C'est une
façon de repousser la question sociale. Mais il est vrai que ce football
d'aujourd'hui devient un football qui n'est plus populaire. C'est son avenir, y
comprit en France.
Le football sans le peuple, donc ?
C'est un peu ça en effet, le football sans le peuple.
En parlant du peuple, que pensez-vous FC Nantes
aujourd'hui ?
Je trouve catastrophique que depuis des décennies des choses aient été créées,
je ne pense pas seulement à José Arribas, mais aussi, plus près de nous, à
Jean-Claude Suaudeau et Raynald Denoueix (différents entraîneurs des
Canaris entre 1960 et 2001, ndr), que des entraînements aient été
organisés pour des générations de joueurs dans ''la fosse'' à Nantes, qu'un
peuple du foot existe et que finalement l'hyper-capitalisme ait massacré,
matraqué tout ça. J'appelle l'hyper-capitalisme le mouvement qui détruit, qui
désaffilie les identités. Qui ne prend pas le temps. Je trouve cela dommage et
ce n'est pas ne pas être un moderne que de dire ça. Ce n'était pas écrit
d'avance et la meilleure preuve c'est que les résultats sont mauvais. Nantes
n'existe pratiquement plus aujourd'hui. Cela donne matière à réflexion.
Peut-on chercher un ailleurs dans d'autres sports, en amateur, ou
d'autres univers ?
Moi je le fais dans la poésie et l'écriture mais il y a une chose que je peux
dire : le sport m'intéresse quand il est capable de s'inscrire dans l'histoire.
Le sport m'intéresse quand il est réellement capable de s’inscrire dans
l'histoire que ce soit l'athlétisme, le ski... Car le sport c'est l'enfance, le
sport ça n'est pas quelque chose qui doit appartenir aux adultes et l'ont voit
bien ce que font les adultes de la société. Oui, le sport c'est l'enfance,
c'est la gratuité du geste, l'extrême concentration, c'est le rêve. On ne peut
pas imaginer un seul instant, qu'avec mille matchs par semaine on se créé des
moments inscrits dans l'histoire. Ça n'est pas vrai ! On créé de la
répétition, de la performance, de l'argent mais on ne créé pas une dimension
qui est celle qui m'intéresse.
Ou trouvez-vous ce plaisir enfantin, d'homme qui cherche
l'histoire ?
Plus dans le sport à la télévision. Je ne vois plus qu'un ou deux matchs dans
l'année. Je trouve ce plaisir dans les livres, dans l'imaginaire et de temps à
temps dans une histoire de sport que je raconte car je sortirais un livre
prochainement sur une histoire qui s'est déroulée en Ukraine. Voilà ou je
trouve ce plaisir. Ponctuellement je le retrouve dans certaines rencontres mais
pas dans cette logorrhée, ce bavardage médiatique.














and One Dj
Commentaires
A noter que la version audio de cette interview a été diffusée sur Euradio Nantes dans l'émission qui porte un autre regard sur le football, Hors jeu :
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