De la fragmentation à la privatisation

La France est elle poussée par des vents contraires. L'arrivée d'Al-Jazira Sports en 2011 a chamboulé la sphère médiatique hexagonale, en matière de diffusion sportive. En juin, le groupe a acquis la diffusion télévisée de deux matchs de Ligue 1 par week-end pour la période 2012-2016 moyennant 90 millions d'euros. En décembre, Al-Jazira a récidivé avec l'achat de cent trente-trois rencontres de Champion's League contre 61 millions d'euros de 2012 à 2015. A la fin de janvier, la future chaîne - lancement au printemps - a ajouté à son tableau de chasse les six matches de Ligue 1 en paiement à la carte chaque week-end. Coût ? 240 millions d'euros, étalés sur les quatre ans à venir. Désormais, le diffuseur qatari lorgne sur les droits télévisés de l'Euro 2012 de football, pas encore attribués, ainsi que sur ceux des Jeux olympiques de Londres, que France Télévisions pourrait rétrocéder en partie.

Le mouvement vers un monopole (payant) de la diffusion du sport semble inéluctable. Car, outre le jeu de domino ou de Monopoly, c'est selon, qui fait rage avec Canal + - diffuseur historique du sport sur chaîne(s) payante(s) - Al-Jazira a substitué à la fragmentation la privatisation. La Champion's League - sans TF1 - ne sera donc plus diffusée en clair, dès la saison prochaine. Première pierre à l'édifice d'un sport sans le peuple devant le petit écran ? « L'arrivée d'Al-Jazira dérègle le marché. Chacun se rabat sur la corbeille des autres », a expliqué, acide, Daniel Bilalian, patron des sports de France Télévisions, tout en mettant en avant la « mission de service public » que constituait la télédiffusion des événements sportifs.

Car, si la télévision constitue le nœud gordien du sport spectacle, elle demeure le garant d'un sport accessible à tous dans son expression professionnelle. Or, une "fracture cathodique" se dessine entre des "nantis" abonnés au trop-plein sportif télévisuel et une majorité de la population, sevrée. « Sur les cent mille heures de programmes sportifs diffusés en 2010, 98 % ont été proposées sur des chaînes payantes », notait déjà le CSA dans son rapport "Sport et télévision" de 2011 (étude complète). La césure sociale déjà constatée sur les sièges des stades se profile sur les canapés ainsi qu'un glissement accéléré du spectateur citoyen vers le simple consommateur (fortuné).

"Télévision sans frontières"

La Grande-Bretagne, contrée de l'omnipotent groupe British Sky Broadcasting, de Rupert Murdoch, a déjà emprunté ce chemin. Après l'accaparement payant du football, symbolisé par la naissance de la FA Premier League en 1992, BskyB a aligné 300 millions de livres à la fin de 2009 pour s'offrir la diffusion exclusive et payante du cricket anglais pour quatre ans (une récurrence !). Plus de télédiffusion gratuite des mythiques Ashes, série de matchs entre l'équipe d'Angleterre et l'équipe d'Australie, ni de la Coupe du monde. Face à cette confiscation télévisuelle, le mouvement Keep Cricket Free avait émergé, arguant que le cricket était à protéger comme « les bijoux de la couronne ». En vain. La contestation a été engloutie par la lassitude face à la toute puissance de Sky.

Pourtant une idée reste. Intégrer dans les ventes de lots (matchs, résumés) l'obligation de diffuser les événements sportifs majeurs, et ce quelle que soit la discipline, en clair, sans abonnement, comme c'est le cas par exemple pour ceux de l'équipe de France de football avec TF1. Ce principe a été gravé dans le marbre par la directive européenne "Télévision sans frontières" de 1989, révisée en 1997 puis en 2007 (fiche législative). Chaque pays membre de l'UE peut ainsi prendre des mesures pour que les télévisions « ne retransmettent pas d'une manière exclusive des événements que cet État juge d'une importance majeure pour la société d'une façon qui prive une partie importante du public dudit État membre de la possibilité de suivre ces événements en direct ou en différé sur une télévision à accès libre ». Ainsi, il « établit une liste dans laquelle sont désignés les événements, nationaux ou non, qu'il juge d'une importance majeure pour la société ».

L'importance ne signifie pas mécaniquement l'audience, il en va aussi de la diversité des sports télédiffusés – une mission de service public symbolisée par le slogan de France Télévisions, "le plus grand terrain de sport". Il est grand temps que la Commission européenne fasse appliquer ce droit fondamental pour les citoyens du Vieux Continent au lieu de simplement pointer « l'accumulation des droits exclusifs » qui va à l'encontre de la « concurrence libre et non faussée ». A l'État français de défendre une liste exigeante d'événements sportifs protégés plutôt que de déplorer officiellement une « harmonisation européenne » ou de saluer officieusement la dynamique économique que représente leur revente. Seuls vingt et un événements du sport sont sanctuarisés à ce jour (décret du 22 décembre 2004), dont certains ont tout de même été diffusés sur chaîne payante, comme la finale du championnat d'Europe de handball 2006 sur Canal +. Qu'en sera-t-il avec Al-Jazira ? (publié en ligne par Sport et Citoyenneté)