La vie du MIN
Par Thibault Dumas le 26 décembre 2011, - Social - Lien permanent

4 heures, un froid matin de novembre. La nuit est
noire, la lune brille à peine, seuls les lampadaires et les feux tricolores
illuminent la chaussée. Nantes est désert. Pourtant, un étrange balai se met
doucement en place du côté de l'île Beaulieu. Des camions et des utilitaires
par dizaines convergent irrémédiablement vers l'entrée du Marché d'intérêt
national (MIN) de Nantes, tels des abeilles vers une ruche. Une nuée blanche
qui s'agglutine devant les barrières du 58 Boulevard Gustave Roch, entraînant
l'engorgement temporaire des rues avoisinantes. Pas d’énervement mais de la
concentration sur les visages au hâle encore gris de ces conducteurs nocturnes.
Le marché aux fruits et aux légumes va débuter dans quelques minutes, à 5
heures précises - plutôt 4h55 aux dires des habitués. Patrice Mariot, le
responsable de marché, et Christophe Courant, employé en charge de l'accueil
(par roulement), sont postés devant la cahute d'entrée. Les barrières oranges
se lèvent. « Voilà, le marché est ouvert, maintenant, ils vont tous aller faire
leurs achats », dit calmement Patrice, « Vous entrez dans une "ville dans la
ville", comme on dit », ajoute Christophe.
Du Champ à l'île
Le MIN n'a pas toujours été là, au sud de l'ancienne gare SNCF de Nantes-État, sur l'île Beaulieu. Naguère, le marché au gros occupait le Champ de Mars, de sa création, à la fin des années 1930, jusqu'à son déménagement définitif en mai 1969. Son classement d’intérêt national - sous la dénomination officielle de "marché de la Gare de Nantes" - date, lui, d’août 1965. Désormais, il s'étend sur 20 hectares, une surface vertigineuse de laquelle on peut entre-apercevoir, par bribes, l'histoire de Nantes, de la vieille usine Béghin-Say jusqu'aux nouveaux bâtiments de La Fabrique. 43 ans d'existence, ici, entre deux bras de Loire, pour se hisser au deuxième rang national des marchés en gros alimentaires, dès le milieu des années 1970, derrière Rungis (Val-de-Marne), premier au monde dans le domaine des produits frais. Car le MIN de Nantes n'est pas que le "ventre" de la Loire-Atlantique, c'est le grenier à victuailles de tout l'Ouest de la France.
Qu'est-ce qu'un marché d’intérêt national ?52 000 tonnes de marchandises brassées en 2008 pour un chiffre d'affaires de 547 millions d'euros, « Des chiffres stables depuis une décennie, en légère progression d'une année sur l'autre », précise-t-on du côté de la SEMMINN (Société d'Economie Mixte pour la construction et la gestion du MIN de Nantes), qui compte seulement dix-neuf employés. « Ah, c'est sûr que c'est bien moins qu'à une époque ! », s'exclame l'un d'eux. Les actionnaires publics sont majoritaires donc, Nantes Métropole et le département de la Loire-Atlantique en tête, chacun à hauteur de 28%. Ce qui induit un pilotage bicéphale, avec un élu qui préside (en l’occurrence Alain Robert, adjoint au Maire de Nantes en charge de l'urbanisme, du logement, du commerce et de l'artisanat) et un directeur général qui dirige au quotidien (Antoine Crimé). Ce dernier, en poste depuis 1988, affirme que « le statut de société d'économie mixte est important, car c'est un statut de droit privé avec la déontologie de gestion d'un organisme public. A Nantes, le MIN est une délégation de service public qui n'use pas d'argent public, et ce depuis plus de 20 ans ». La concession court, elle, jusqu'en octobre 2058 (!).C'est l'ordonnance du 1er octobre 1953 qui a impulsé « L'organisation d'un réseau de marchés d’intérêt national ». Le code de commerce définit, à son article L761-1, les MIN comme « des services publics de gestion de marchés, dont l’accès est réservé aux producteurs et aux commerçants, qui contribuent à l’organisation et à la productivité des circuits de distribution des produits agricoles et alimentaires, à l’animation de la concurrence dans ces secteurs économiques et à la sécurité alimentaire des populations ». On compte 17 plate-formes de ce type en France, membres de la Fédération française des marchés d'intérêt national (FFMIN).
Un ballet coloré
En attendant, ça grouille dans les allées et les rayons où près de 1200 producteurs-vendeurs et 3500 acheteurs se pressent tous les jours, sauf le dimanche - les "pics" commerciaux étant les journées du mardi, du jeudi et du vendredi. Certains travaillent sur le MIN depuis plus de quarante ans. Sous les toits de la grande halle centrale en U, les camionnettes, les chariots élévateurs, les piétons, les vélos et même les charrettes se croisent et se dépassent, chargent et déchargent à une vitesse effrénée. Mais où courent-ils dans cet impressionnant ballet coloré ? « Vous avez des numéros au sol pour les producteurs-vendeurs et pour les acheteurs. Il y a une liste et chacun sait qui est sur quel emplacement, donc il n'y a pas d'erreur de livraison », répond Patrice Mariot, l'homme qui résout les grands maux et les petits tracas du quotidien au MIN. Physique imposant, cheveux gominés, gilet jaune, ce trentenaire est intarissable sur "son" marché qu'il arpente depuis 16 ans maintenant. « Avec les années, je connais tous les véhicules et leurs occupants, certains ont plus de 40 ans de marché derrière eux. C'est un peu comme sur un petit marché de village, en plus grand », glisse-t-il.
Sauf que l'on entend plus le claquement des palettes et le vrombissement des
véhicules que le brouhaha des commerçants. On négocie toujours ferme, au-dessus
des petites tables où sont apposés les registres commerciaux, mais le métier a
changé. La télécommunication a pris le pas sur l'improvisation, même si l'on
préfère toujours "voir le produit". « Il y a moins de contacts humains
qu'avant. Maintenant, on passe les commandes par téléphone ou Internet. On
vient juste chercher la marchandise, c'est moins convivial », regrette Pascal
Brianceau, gardien et pompiste à la station-service située à l'entrée du MIN. «
Dans le temps, c'était l’effervescence, on mangeait des steak-frites et des
entrecôtes à 6h du matin dans les cafés », confirme une employée du
Mariamin, l'un des trois points de restauration du site. Le
Mariamin, Le Lève tôt et La Palette, des cafés qui
demeurent primordiaux pour le fonctionnement de cette micro-société, selon
Patrice Mariot, « Les cafés sont très stratégiques, très importants. C'est
convivial mais on y fait aussi des affaires ».
Flux tendu et
saisonnalité
Néanmoins, on aurait tort d’en rester à l'image d’Épinal de l'immense marché aux fruits et légumes s'animant au petit matin. De fait, le commerce ne s'arrête jamais, « Tout arrive par camion de toute la France, et même de toute l'Europe, en permanence », selon Bernard, chauffeur de poids lourd. Un cycle infernal qui débute la veille au soir, à partir de 20h, avec l’approvisionnement en poissons et fruits de mer du Pavillon de la marée. Une tour à glace jouxte même le bâtiment pour conserver au frais les denrées arrivées des ports de la région : La Turballe, Le Croisic ou Saint-Gilles-Croix-de-Vie. Quand le bâtiment se vide, aux alentours de 5h du matin, ce sont les allées Nord, Sud et Ouest du marché aux fruits et légumes - emplies pendant la nuit - qui s'agitent. Jonathan Macé, dynamique jeune homme de 27 ans, responsable d'achats à Provinces Bio, explique : « On arrive de bonne heure pour préparer la marchandise. Puis il y a la vente, jusqu'à 8 heures, et ensuite l’expédition ». Les mains sur les cageots pendant la nuit, le micro casque vissé sur la tête pendant la journée, la spécialisation a laissé place à la polyvalence , autre évolution sur le marché au gros.
A l'autre bout du site, dans la zone d'extension ouverte en 1989, les supermarchés professionnels (Promo Cash, Bergerac...) sont déjà ouverts depuis 5h30, tout comme les 9 magasins du marché aux fleurs. Du commerce en flux tendu, en continu. Des 95 entreprises que compte le MIN, il y en a toujours au moins une en activité. L'activité économique fluctue en fonction de la "saisonnalité" des produits. « On vit beaucoup avec le temps », confirme un intérimaire, arrivé au petit matin à vélo. Les semaines qui précèdent Noël, le jour de l'an, la Saint-Valentin, Pâques, la fête des Mères ou des Pères sont particulièrement fastes. Avec deux hantises, néanmoins : une grève des routiers, qui paralyserait le transport ou une météo exécrable, qui rendrait les routes impraticables.
Travail à l'envers
Ce rythme infernal fatigue les hommes - majoritaires - et les femmes des étals. La vie est éprouvante ici et on ne s'en cache pas. « Ce sont des métiers très durs, on est "à l'envers" par rapport aux gens qui travaillent dans les bureaux », reconnaît Monsieur Mariot, le responsable de marché, « et comme c'est très difficile au niveau physique, on est assez soudés. Tout le monde est concurrent mais tout le monde travaille ensemble, particulièrement ici ». Une chaleur humaine qui se dégage invariablement des "gueules" du MIN. Marc Laumonnier est responsable de la filiale nantaise de FleuraMetz, grossiste néerlandais en fleurs. Ancien commercial, la quarantaine grisonnante, il a ouvert son magasin - forcément multicolore - en avril dernier, et ne le regrette en rien : « Tout le monde se connaît, c'est une espèce de petite ville ou de grand quartier. On rencontre toujours les mêmes personnes et on a une relation particulière avec nos clients. J'aime cela, sinon je ne me lèverais pas à 3h30 du matin ».
Bientôt le grand déménagement ?Outre son humanité, ce qui rend le lieu si attachant pour ceux qui y travaillent, c'est sa diversité - "L'expertise des diversités", est d'ailleurs le slogan de la SEMMINN. Au détour d'un hangar, en gravissant quelques marches, puis en entrouvrant une porte, on se retrouve transporté à l'autre bout du monde. C'est la mûrisserie à bananes, qui perpétue une tradition commerciale initiée après 1945 par le Hangar à bananes, situé à 500 mètres à l'Ouest du MIN. Christian travaille depuis un an sur la chaîne de conditionnement de Fruidor. Avec le sourire, il nous explique un processus... étonnant. « Quand les bananes arrivent de la Martinique, de la Guadeloupe ou de la Côte d'Ivoire, elles ne sont pas encore mûres, elles sont vertes. Donc, ici, on a un système de "coloriage". Les bananes restent une à deux semaines dans les chambres qu'on appelle mûrisseries ». Une fois jaunes (mais pas trop), les fruits sont emballés pour alimenter toutes les grandes chaînes d'hypermarchés de la région. Plus de 38 000 tonnes de bananes sortent chaque année de ces murs.Dans les colonnes de Presse Océan, le 2 novembre dernier, Alain Robert, président de la SEMMINN, a confirmé la forte probabilité d'un déménagement du MIN au sud- Loire, « Rien n'est décidé. Mais les différentes études qui ont été réalisées montrent que les installations sont obsolètes alors que la métropole a besoin d'une plate-forme dynamique. Par ailleurs, une délocalisation totale semble préférable à une partition des activités ». En cas de déménagement, c'est le site de la Brosse, à Rezé, qui semble tenir la corde.
Antoine Crimé, directeur général de la SEMMINN, répond à ces supputations : « Aujourd'hui, il n'y a pas de financements, notamment pour dédommager les entreprises qui sont actuellement sur le site de l'île de Nantes. Donc, on est loin de la coupe aux lèvres, on est dans l'effet d'annonce. Le problème, c'est que les effets d'annonce freinent le développement économique sans faire avancer sur le fond du problème. Car, aujourd'hui, il n'y a pas une étude de faite, pas un projet de financé. ».
Monsieur Crimé met également en avant la bonne santé financière des entreprises du MIN et la pertinence de son emplacement actuel, « Si l'on regarde les exemples européens de Lisbonne et Rome, avec des marchés professionnels en marge des villes, ça ne marche pas. Le MIN est un outil de logistique urbaine, donc, si on massifie les arrivages dans une zone d'arrivage proche du centre ville, c'est pertinent ».
Le tri à tout prix
Des chiffres qui donnent le vertige et qui interrogent : y at- il un gâchis inéluctable sur une plate-forme agroalimentaire de la taille du MIN ? Une idée reçue, pour Patrice Mariot : « Tout ce qu'on peut recycler, on le recycle. Le bois, le carton, le plastique, l'organique. Le tri sélectif, cela fait plus de 10 ans qu'on est vraiment à fond dedans ». Ici, on ne badine pas avec ces principes. Tout ce qui n'est pas vendable et plus consommable doit être mis dans des 34 caisses appelées "palox". Dans le cas contraire, la société contrevenante s'expose à une "taxe de destruction des déchets commerciaux" - de 173 à 258 euros par tonne suivant la provenance des produits, hors taxes. Il incombe à l'inspecteur Moriot de trouver le(s) fautif(s), à partir des numéros présents sur les cagettes, cagots et autres palettes.
Pour ce qui est des invendus encore consommables, c'est le Secours Populaire qui prend le relais. L'antenne a été créée sur le marché au gros il y a 12 ans, avec comme figure tutélaire "le vieux". Volubile, drôle et remuant, ce petit homme à lunettes conte les débuts difficiles du Secours Pop' sur le marché au gros, « Les gens n'étaient pas habitués à voir des associations sur le MIN. Ça s'est fait petit à petit, avec un gros coup de main des gars de la "benne", les employés qui ramassent tout ce qui traîne à droite et à gauche ». Avec le temps, la dizaine de bénévoles de l'association s'est intégrée dans le paysage, avec l'efficacité en prime, « Au maximum, nous avons récolté 500-600 tonnes de fruits et légumes par an pour en distribuer entre 350 et 400 tonnes. Désormais, on trie mieux, donc on redistribue plus par rapport au tonnage récolté ». Pendant que le camion flanqué de l'inscription "Secours Populaire Français" finit d'être chargé, les premiers rayons de soleil font leur apparition. Le jour se lève mais l'atmosphère est celle d'une fin de journée. Trompeur. La "ville dans la ville" ne dort (quasiment) jamais.













