La grande désillusion

Mais ce réseau, pour européen et bien intentionné qu'il soit, ne rassemble "que" 2 109 écrans à ce jour. En comparaison, on comptabilise 13 021 écrans rien que dans les multiplexes et megaplexes de l'UE stricto sensu. David contre Goliath. Sans compter que le drainage, en terme de fréquentation, de ces supermarchés du blockbuster est beaucoup plus important et que leur nombre est en hausse de 2,4 % en 2010 (statistiques de MEDIA Salles). Il est à noter que le premier multiplexe (cinéma de plus de 8 salles) a ouvert à Hürth, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, en 1990, tandis que le premier mégaplex (de plus de 15 salles) était le Kinepolis Madrid inauguré en 1988, en Espagne. La massification à l'américaine a donc damé le pion à l'artisanat à l'européenne, particulièrement au cours de la dernière décennie du XXe siècle.

Le classement au rang "d’exception culturelle" du 7e art lors des accords du GATT (General agreement on tarif and trade) de 1993 n'était qu'illusion. Le déficit de la balance commerciale au sujet des exportations cinématographiques entre l'Europe et les États-Unis était alors de 3 milliards d'euros en défaveur du Vieux Continent. à ce jour, il se situe aux alentours de 10 milliards d'euros. En 2009, les films provenant d'Outre- Atlantique, représentaient 67,1 % des entrées en Europe contre 26,6 % pour les films produits dans les contrées européennes (article de Euractiv). La pilule est encore plus amère quand on étudie la part des films européens vus en dehors de leurs marchés nationaux : 6 %. Des cinémas européens plutôt qu'un cinéma européen alors ? Si vous avez aperçu le sigle Europa cinemas dans une salle obscure, votre derrière est bien chanceux ou vous êtes un remarquable connaisseur.

Europe hates cinema ?

Pourtant les dispositifs institutionnels de soutien aux bobines européennes existent, encore. Le programme MEDIA, sous-titré "Europe loves cinema" (sans commentaire), est doté de 755 millions d'euros pour la période 2007-2013, soit un budget multiplié par quatre depuis sa création. Ainsi, la Commission européenne finance à peu près 300 films européens par an. De son côté, le Conseil de l'Europe chapeaute Eurimage, fonds pour la coproduction, la distribution et l'exploitation de films européens créé en 1989. Environ 250 longs-métrages ont été soutenus l'année passée pour une enveloppe de 21 millions d'euros. C'est justement au niveau "brouzouf" que l'avenir se dessine en pontillés. Un comble alors que la pellicule européenne tend à se faire supplanter par l'étasunienne.

Trois cinéastes lauréats de la Palme d'or, Costa-Gavras (Franco-grec, Porté disparu), Théo Angelopoulos (Grec, L’Éternité et un jour) et Cristia Mungi (Roumain, 4 mois, 3 semaines, 2 jours) ont récemment interpellés Bruxelles à ce sujet. à l'issue d'une rencontre avec ces indignés des salles obscures, José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, a fait dans la langue de bois : « Les rumeurs selon lesquelles nous aurions l'intention de supprimer ce programme [MEDIA] ou d'en réduire l'enveloppe financière sont totalement infondées ». Rappelons que la culture représente 0,31 % du budget de l'Union européenne... « L'Europe a plus besoin de son cinéma que le cinéma d'Europe », note, perfide, le réalisateur allemand Wim Wenders. Mais vers où vogue-t-il, ce "27e art" ? (publié dans Europa n°31)