Au nom du peuple transalpin

Les bobines italiennes éblouirent alors l'Europe, notamment par le biais du néo-réalisme, ce « regard globalisant et totalisant qui cherche à embrasser le territoire italien dans son extension maximum [...] et à montrer comment un peuple peut devenir protagoniste d'un gigantesque récit ininterrompu », selon l'encyclopédiste du cinéma italien Gian Piero Brunetta (ouvrage complet). En figure de proue, Rome, ville ouverte (1945) de Roberto Rossellini ou Sciuscià (1946) de Vittorio de Sica.

A chaque décennie son style influent : comédie à l'italienne dans les années 60, avec Le Fanfaron de Dino Risi, westerns spaghetti à la sauce Sergio Leone jusque dans les années 70. Bien plus qu'une école en particulier, c'est une myriade de genres qui irradia le monde, comprenant notamment une filière cinématographique franco-italienne symbolisée par Bernardo Bertolucci : Le Dernier tango à Paris (1972) et La Grande bouffe (1973), co-réalisé avec Marco Ferreri.

Romanzo televisuale

La contre-révolution eu lieu par le canal télévisé. « Le développement des télévisions privées a fait une victime : le cinéma italien [...]. L'augmentation du nombre des films sur les réseaux privés, des séries américaines a vidé les salles de cinéma. Le cinéma italien qui était considéré comme le deuxième du monde, après le cinéma américain, par sa qualité, son originalité, sa créativité, traverse une crise dramatique », explique Jacques Mousseau dans son étude La Télévision en Italie2. La botte italienne est submergée, le grand écran bouffé par le petit. En 1975, 250 films étaient tournés dans le pays, ils ne furent plus que 97 en 1983. 5 000 salles obscures fermèrent leurs portes lors des cinq premières années de la décennie 80. Cinéma populaire et cinéma d'art et d'essai divorcèrent, une cohabitation qui faisait pourtant la force de l'industrie vert, blanc, rouge de la bobine.

Face à l'empire télévisuel tentaculaire de Silvio Berlusconi, c'est la rébellion des films politiques qui fit vivoter le cinema des années 90. Symbole de cette opposition, Aprile (1998) de Nanni Moretti, long métrage en forme de journal intime. Le réalisateur s’y étrangle devant un débat opposant Il Cavaliere à Massimo D'Alema : « C'est une torture, cette campagne électorale ! », « D'Alema, dis quelque chose de gauche, dis quelque chose de civique, dis quelque chose, réagis ! » (extrait du film).

Renflouage à l'italienne

La réaction ne fut pas politique mais cinématographique. La Cinecittà moribonde a certes brûlé (pour partie), mais les chiffres sont la. Sur les 10 premiers films du box-office de ces quinze dernières années, six sont italiens. 141 ont été produits en 2010 et représentent désormais 32 % des entrées, contre 12 % au début des années 90. Derrière la locomotive Roberto Benigni (Pinocchio en 2002, La vita è bella en 1997), les wagons populaire et d'auteur tentent de se raccrocher l'un à l'autre. « Le cinéma doit être de nouveau perçu comme une richesse, et non comme une dépense inutile, voire une menace », espère Roberto Cicutto, directeur de la Cinecittà Luce, institut en charge de l'archivage et de la promotion du cinéma italien (publié dans Europa n°31).