A vos marques, prêts ? Pariez ! Le 8 juin dernier le marché des paris sportifs en ligne est ouvert à la concurrence en France... à 3 jours du premier match de la Coupe du Monde sud-africaine. La concordance des temps n'aura échappé à personne. Depuis, c'est un déferlement marketing et publicitaire d'une violence inouïe. Le CSA a un temps envisagé un encadrement strict de ces publicités pour ensuite se coucher devant les chaînes et stations privées - la manne estimée pour ces dernières étant de l'ordre de 250 à 300 millions d'euros.

Mais c'est un surtout un jeu qui en vaut la chandelle pour les 7 principaux opérateurs sur ce nouveau marché (FDJ, PMU, BetClic, Bwin, Eurosportbet, France Pari et Sajoo). Les paris sportifs en ligne ont enregistré 130 millions d’euros de mises à la fin juillet aux dires de l'Autorité de régulation des jeux en ligne (ARJEL). Le marché français est évalué à 1 milliard d'euros en 2011. A titre de comparaison la FDJ, auparavant seul opérateur légal, avait réalisé 43 millions d'euros de chiffres d’affaires pour l’ensemble de l’année 2009. Un secteur qui triple de volume en quelques semaines, une mine d'or en pleine crise économique.

Cette libéralisation est à n'en pas douter une victoire des lobbies qui gravitent autour de l'Élysée. La liste des acteurs du marché des paris en ligne ressemble fort à une sauterie organisée par Nicolas Sarkozy :  Arthur, Bernard Arnault (actionnaire de BetClic), Vincent Bolloré et le triumvirat Patrick Le Lay, Matrin Bouygues, François Pinault (associés dans Eurosportbet). Et pour rassembler tout ce beau monde rien de mieux que le Fouquet's qui appartient à Dominique Desseigne... directeur du groupe de casinos Barrière. La réunion de famille a réellement eu lieu au soir du 6 mai 2007 (article de Marianne) : tous étaient présents à l'exception du duo breton Le Lay-Pinault dont le sarkozysme n'est plus à démontrer.

Les acteurs historiques du jeu autorisé (PMU, FDJ et casinos) ont aussi tout intérêt à la profusion des jeux en ligne. Cela va améliorer l'ordinaire. Un ordinaire déjà mirifique. Le chiffre d’affaires de l'industrie du jeu de hasard et d'argent est passé de 98 millions d’euros en 1960 à 37 milliards d’euros en 2006. Les dix dernières années les mises engagées par les joueurs français ont augmenté de 77 % pour la Française des jeux, de 91 % pour le PMU-PMH2 et de 75 % pour les casinos.

Cette déréglementation des jeux sur Internet va amplifier un effet secondaire « classique » du jeu : l'addiction. Un phénomène excessivement bien cerné qualitativement et dont le cout social n'est plus à démontrer. L'ISERM a commis une excellente expertise collective sur le sujet en 2006 (étude complète). Sur le plan quantitatif l'addictologie est un peu plus complexe à évaluer. Néanmoins elle toucherait de 1% à 3% de la population en France, comme dans l'ensemble des pays développés - soit entre 400 000 et 800 000 français. Le cynisme politique est donc total. On ouvre les vannes du jeu en ligne mais l'on appose un bandeau « Endettement, dépendance, isolement, jouer comporte des risques » en bas des publicités. Mangez, bougez, jouez !

Pour justifier de cette dérégulation - de cette démission politique - le gouvernement Fillon a usé de deux arguments. L'un officiel : « Canaliser le rapide développement de l’offre illégale de jeux sur le web (...) en l’orientant vers des sites légaux ». Légaliser un marché noir trop proéminent ? En raisonnant de la sorte la dépénalisation de la consommation de cannabis est en bonne voie. Chiche ? La ou le bas blesse c'est que l'État est à la fois juge et parti. Le système de licence délivré par l’ARJEL a en fait pour but un écrémage au profit de la fine équipe du Fouquet's. Et non la lutte contre les sites illégaux.

Reste l'argument officieux : le traité européen de Nice datant de 2001 a aiguillé vers l'ouverture à la concurrence des activités de service. Sur cette base la Commission europ éenne a ensuite menacé l'État français de sanctions si il ne justifiait pas de son monopole dans le secteur du jeu. Après avoir entamé un bras de fer avec Bruxelles, le gouvernement français a abdiqué en juin 2008 avec l'annonce de « l'ouverture maitrisée » du marché des jeux en ligne par Eric Woerth, alors ministre du Budget.

La faute à l'Europe donc ? Pourtant le 9 septembre 2009 la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) a entériné le monopole de l'État portugais en matière de jeux de hasard (article de Backchich). L'arrêt Santa Casa a confirmé l'interdiction de l'entreprise autrichienne Bwin sur le territoire du Portugal, la puissance publique étant le seul acteur apte au maintien de la sécurité, de la santé et de l’ordre public. Une jurisprudence qui reconnaît le principe de monopole public dérogatoire en l'absence de législation européenne harmonisée.

Faire croire à une contrainte - l'Union européenne - alors que l'on agit par dogme - le tout marché - relève de la couardise politique. La règle des 3D (désintermédiation, décloisonnement, déréglementation) théorisée par l'économiste français Henri Bourguinat en 1992 est toujours de mise. Et dans le grand jeu libéral il n'y a pas de hasard, c'est toujours le marché qui gagne à la fin.