Soyons clair, ce plan d'austérité - sans précédent en Europe en temps de paix – met la Grèce à la diète sévère. Quelles en sont les grandes lignes ? Côté salarial, une réduction de 7% des salaires dans toutes les entreprises publiques et une suppression quasi-totale des 13e et 14e mois. Concernant les retraites, l'âge moyen de départ à la retraite (et non l'âge légal) passera de 53 à 67 ans à terme. Toutes les pensions du secteur public et du secteur privé sont gelées, exception faite à celles du personnel de sécurité, du personnel infirmier et des enseignants. Sans doute pour garantir la continuité de l'État.

Côté fiscal, une réforme des impôts de grande ampleur, avec un coefficient de 40% d'imposition pour les revenus supérieurs à 60 000 euros et une lutte drastique contre la fraude fiscale. Un problème conséquent, la Banque mondiale évaluant à 28 % du PIB la part de l'économie souterraine hellénique. Le principal indice de la TVA passe quant à lui de 19% à 21%. Les Grecs y réfléchiront sans doute deux fois avant de fumer ou de boire : la taxe sur l'alcool grimpe de 20% et celle sur le tabac de 63%. L'instauration de nouvelles taxes sur les produits de luxe et les bénéfices des entreprises apparaissent comme une sorte de lot de consolation.

Ces mesures s'avèrent socialement inacceptables pour les grecques. Dans un excellent dossier Le Monde a dressé des « Profils de Grecs face à la crise » (articles du Monde). Un instantané d'une population entre désespoir et colère face à « un système féodal, une magouillocratie » aux dires de Athanase Papandropoulos, journaliste spécialisé dans les questions politiques et économiques. Pour Georgia Daï  jeune chômeuse grecque : « On nous demande de consentir, mais sans nous offrir de perspective, c'est de la violence pure ».  Même Nikolaos Vassalos, courtier en bourse aux dents longues , reconnaît qu'il est « un peu en colère contre l'Europe, qui pourrait quand même faire mieux pour nous aider ».

Dans la crise grecque la responsabilité de l'Union européenne est avérée. Sur le plan formel la Commission européenne est la garante de l'application par les États du Pacte de stabilité et de coordination des politiques économiques (PSC) - le déficit budgétaire ne doit pas dépasser les 3% du PIB et la dette publique ne doit pas franchir la barre des 60%. Un rôle confirmé dans le Traité de Lisbonne à son article 104 : « La Commission surveille l'évolution de la situation budgétaire et du montant de la dette publique dans les États membres en vue de déceler les erreurs manifestes » (texte complet). Si un déficit excessif est constaté, la Commission transmet au Conseil européen, qui peut décider de sanctions (article 104 alinéas 12). Or la Commission Barroso I a été aux abonnés absents.

Si la rigidité du PSC est critiquable – elle empêche toute relance keynésienne de l'économie - son inapplication est elle condamnable. Pour George Dassis, porte parole de la Confédération Générale du Travail de Grèce (GSEE) les services de la Commission européenne sont en cause : « Ils se sont réveillés au lendemain des élections de novembre 2009, au moment ou le Parti socialiste grec a gagné. Pendant les 5 années et demi précédentes qu'est ce qu'ils faisaient ? Ils ne savaient pas ou ils savaient et se taisaient ? ». Car ce n'est pas tant l'équilibre budgétaire qui obsède la Commission européenne, que le « quand dira-t-on » des marchés. Résultat : les banques et les agences de notations imposent leur diktat sur l'Europe, condamnant à l'aveugle des États de la zone euro (Grèce, Portugal, Espagne, Italie...).

Mais la responsabilité de l'UE est encore plus profonde. Dans le cas spécifique de la Grèce, l'entrée dans la zone euro en 2001 s'est accompagnée de mesures de libéralisations folles, détruisant le tissu de l'économie micro-locale – et il faut le dire mettant à mal une certaine économie grise-noire. L'orgie touristique a longtemps fait illusion en Grèce (plus de 14,9 millions de visiteurs en 2009 pour une population 11,2 millions d'habitants !), mais sa dépendance économique est trop grande et la corruption de ses élites politiques flagrante. (billet de Jean Quatremer). A l'incurie politique grecque s'est ajoutée l'inexistence d'une Europe politique : « Certes nous avons une monnaie unique, mais nous n’avons pas de volonté politique commune » résume le journaliste grec Athanase Papandropoulos.

Un vide qui remonte au Traité de Maastricht en 1992 : « Nous payons maintenant le vice de la construction de l'euro » dit sans ambages Jacques Delors dans le Nouvel Observateur. L'ancien président de la Commission européenne avoue avoir échoué à faire l'Union politique à cette époque alors que L'Union monétaire se dessinait pour 1999. Sans Europe politique - issue de la volonté des peuples européens - c'est la vision étriquée et mortifère d'une Europe du tout marché qui l'a emportée. Ce qui fait dire au cinéaste Jean-Luc Godard « (…) la Grèce c'était ce qu'on appelait autrefois une de nos humanités. Et maintenant une parle que de la dette grecque ».