L'Europe responsable de la crise grecque ?
Par Thibault Dumas le 16 mai 2010, - Europe - Lien permanent
Mieux que les Experts de Las Vegas, Miami ou New
York, il y a les agents de la Commission européenne et de la Banque centrale
européenne (BCE) en Grèce. Depuis 3 semaines, main dans la main avec ceux du
Fonds monétaire international (FMI), ils effectuent des descentes dans les
ministères grecques « dépensiers ». Ces limiers épluchent les
comptes, dissèquent les dépenses et font la traque au gaspillage. Car le plan
d'austérité du gouvernement de George Papandreou - qui obéit aux
recommandations du FMI et de l'UE – vise à économiser 30 milliards d'euros sur
3 ans. Soit une réduction du déficit budgétaire de 8,1% du PIB aujourd'hui à
2,6% du PIB en 2013. L'Europe se fait ainsi gardienne du temple de l'orthodoxie
budgétaire grecque. Un réveil bien tardif.
Soyons clair, ce plan d'austérité - sans précédent en Europe en temps de
paix – met la Grèce à la diète sévère. Quelles en sont les grandes lignes ?
Côté salarial, une réduction de 7% des salaires dans toutes les entreprises
publiques et une suppression quasi-totale des 13e et 14e mois. Concernant les
retraites, l'âge moyen de départ à la retraite (et non l'âge légal) passera de
53 à 67 ans à terme. Toutes les pensions du secteur public et du secteur privé
sont gelées, exception faite à celles du personnel de sécurité, du personnel
infirmier et des enseignants. Sans doute pour garantir la continuité de
l'État.
Côté fiscal, une réforme des impôts de grande ampleur, avec un coefficient de
40% d'imposition pour les revenus supérieurs à 60 000 euros et une lutte
drastique contre la fraude fiscale. Un problème conséquent, la Banque mondiale
évaluant à 28 % du PIB la part de l'économie souterraine hellénique. Le
principal indice de la TVA passe quant à lui de 19% à 21%. Les Grecs y
réfléchiront sans doute deux fois avant de fumer ou de boire : la taxe sur
l'alcool grimpe de 20% et celle sur le tabac de 63%. L'instauration de
nouvelles taxes sur les produits de luxe et les bénéfices des entreprises
apparaissent comme une sorte de lot de consolation.
Ces mesures s'avèrent socialement inacceptables pour les grecques. Dans un
excellent dossier Le Monde a dressé des « Profils de Grecs face à la
crise » (articles
du Monde). Un instantané d'une population entre désespoir et colère face à
« un système féodal, une magouillocratie » aux dires de Athanase
Papandropoulos, journaliste spécialisé dans les questions politiques et
économiques. Pour Georgia Daï jeune chômeuse grecque : « On nous demande
de consentir, mais sans nous offrir de perspective, c'est de la violence pure
». Même Nikolaos Vassalos, courtier en bourse aux dents longues ,
reconnaît qu'il est « un peu en colère contre l'Europe, qui pourrait quand
même faire mieux pour nous aider ».
Dans la crise grecque la responsabilité de l'Union européenne est avérée. Sur
le plan formel la Commission européenne est la garante de l'application par les
États du Pacte de stabilité et de coordination des politiques économiques (PSC)
- le déficit budgétaire ne doit pas dépasser les 3% du PIB et la dette publique
ne doit pas franchir la barre des 60%. Un rôle confirmé dans le Traité de
Lisbonne à son article 104 : « La Commission surveille l'évolution de la
situation budgétaire et du montant de la dette publique dans les États membres
en vue de déceler les erreurs manifestes » (texte
complet). Si un déficit excessif est constaté, la Commission transmet au
Conseil européen, qui peut décider de sanctions (article 104 alinéas 12). Or la
Commission Barroso I a été aux abonnés absents.
Si la rigidité du PSC est critiquable – elle empêche toute relance keynésienne
de l'économie - son inapplication est elle condamnable. Pour George Dassis,
porte parole de la Confédération Générale du Travail de Grèce (GSEE) les
services de la Commission européenne sont en cause : « Ils se sont
réveillés au lendemain des élections de novembre 2009, au moment ou le Parti
socialiste grec a gagné. Pendant les 5 années et demi précédentes qu'est ce
qu'ils faisaient ? Ils ne savaient pas ou ils savaient et se taisaient
? ». Car ce n'est pas tant l'équilibre budgétaire qui obsède la Commission
européenne, que le « quand dira-t-on » des marchés. Résultat : les
banques et les agences de notations imposent leur diktat sur l'Europe,
condamnant à l'aveugle des États de la zone euro (Grèce, Portugal, Espagne,
Italie...).
Mais la responsabilité de l'UE est encore plus profonde. Dans le cas spécifique de la Grèce, l'entrée dans la zone euro en 2001 s'est accompagnée de mesures de libéralisations folles, détruisant le tissu de l'économie micro-locale – et il faut le dire mettant à mal une certaine économie grise-noire. L'orgie touristique a longtemps fait illusion en Grèce (plus de 14,9 millions de visiteurs en 2009 pour une population 11,2 millions d'habitants !), mais sa dépendance économique est trop grande et la corruption de ses élites politiques flagrante. (billet de Jean Quatremer). A l'incurie politique grecque s'est ajoutée l'inexistence d'une Europe politique : « Certes nous avons une monnaie unique, mais nous n’avons pas de volonté politique commune » résume le journaliste grec Athanase Papandropoulos.
Un vide qui remonte au Traité de Maastricht en 1992 : « Nous payons maintenant le vice de la construction de l'euro » dit sans ambages Jacques Delors dans le Nouvel Observateur. L'ancien président de la Commission européenne avoue avoir échoué à faire l'Union politique à cette époque alors que L'Union monétaire se dessinait pour 1999. Sans Europe politique - issue de la volonté des peuples européens - c'est la vision étriquée et mortifère d'une Europe du tout marché qui l'a emportée. Ce qui fait dire au cinéaste Jean-Luc Godard « (…) la Grèce c'était ce qu'on appelait autrefois une de nos humanités. Et maintenant une parle que de la dette grecque ».












Commentaires
Vous reprochez à Bruxelles de ne pas avoir fait la police en Grèce et notamment de ne pas avoir veillé à ce que les critères d'équilibre budgétaire et de limitation de l'endettement soit respectés. Mais alors auriez-vous accepté que l'on applique la règle en France, ce qui aurait inévitablement abouti à la limitation de notre énorme dépense publique ? Ne parlons pas de la pression fiscale largement excessive et spoliatrice qui ne pouvait être augmentée de manière significative sans entraîner les effets pervers connus. Donc il aurait fallu réduire les effectifs de fonctionnaires et leur train de vie notamment. Or, comme vous le savez, le socle électoral et le gros des militants PS est composé de fonctionnaires qui exigent encore aujourd'hui l'augmentation de la dépense publique ; les prises de position de Madame Aubry le démontrent : il en veulent encore plus ! Alors je trouve votre position en contradiction avec vous-même. De plus, constatez que ce que les autres fonctionnaires de Bruxelles n'ont pas réussi à imposer aux pays dépensiers par la voie réglementaire, les marchés vont y arriver enfin ! Comme quoi, la sagesse n'est pas là où beaucoup de gens croient qu'elle est. La veulerie financière, les abus, la démagogie et les mensonges ont conduit à notre ruine collective mais heureusement, le chevalier blanc marché va nous sauver en nous contraignant à vivre de manière plus saine et morale vis-à-vis des générations futures que nous avons spoliées ( vive la solidarité ! ). Savoir que des européens qui ne sont pas encore nés vont devoir payer les vacances de leurs arrières grand-parents qu'ils ne connaîtront sans doute jamais est tout de même inadmissible. Dommage que le justicier "marché" ne soit pas intervenu il y a 10 ans quand la situation était encore rattrapable... mais il est vrai qu'il fallait financer le "modèle" français....et que la "logique comptable" était encore une notion obscène dans l'esprit de la gauche française. Et que dire de la retraite à 60 ans, les 35 heures, l'ISF etc... ??? Tout n'était qu'erreur et démagogie, le présent commence à le démontrer et l'avenir va le confirmer. Faux, tout était faux, et maintenant il va falloir se débarrasser de tout ça dans la catrastrophe.
Deux petites informations. Tout d'abord ce billet est consacré à la crise grecque et au niveau de responsabilité de l'Union européenne. Alors pourquoi tout ramener à la France ? Ensuite si l'on se veut précis sur le plan historique. Jacques Chirac a été élu le 5 mai 2002 et Nicolas Sarkozy le 6 mai 2007. Depuis le 16 juin 2002 l'UMP a la majorité absolue à l'Assemblée nationale et le Sénat est constamment sous la domination de la droite et du centre depuis la création de la 5e République en 1958. Juste un petit rappel avant de crier au loup bolchéviste.