Comme dans tout film de mafia qui respecte, le parrain doit avoir un tueur froid, discret et méticuleux à son service. En l'occurrence il devait s'agir de l'Italien Roberto Pucci, nommé senior vice-président chargé des ressources humaines de Sanofi Aventis en octobre 2009, pour procéder avec finesse à ce dégraissage salarial. Le Canado-Allemand Christopher Viehbacher, lui même arrivé du concurrent GSK en septembre 2008, avait fait de Monsieur Pucci l'homme de la situation lors de son arrivée  : « Je suis persuadé que les capacités reconnues de leadership de Roberto joueront un rôle très important dans la transformation de Sanofi Aventis en un leader global de la santé ». Seul bémol, ce quarantenaire, aux costumes impeccables et à la calvitie naissante, est  une catastrophe ambulante : partout ou il passe les salariés trépassent avec fracas (HP, Agilent Technologies, Case New Holland, Fiat). Une responsable des achats du groupe n'y va pas avec le dos de la cuillère le concernant : « C'est un imbécile, qui fait n'importe quoi avec les employés ».

Une vraie rupture avec la politique de la maison, le Transalpin ayant remplacé Gilles Lhernould (article de Usine Nouvelle), un historique de Sanofi qui lui a gravit un à un les échelons depuis 1983 (de simple directeur de production d'un site à la vice-présidence en charge des ressources humaines de l'entreprise). Ultime humiliation, Lhernould a bénéficié d'un strapontin... en toc. Ce dernier été exilé à la vice-présidence de Sanofi Aventis chargée de la responsabilité sociale (!) avec pour but de « fédérer les initiatives du groupe en matière de responsabilité économique, sociale et environnementale, de développement durable, d’accès aux médicaments et de mécénat ». Tout un programme dans le monde (impitoyable) de l'industrie pharmaceutique ! Quoi qu'il en soit, ces changements à la tête du géant du médicament, marquent un glissement d'une vision industrielle à l'européenne (par ailleurs emprunte d'un certain paternalisme) à une pratique managériale agressive à l'américaine.

Étonnant ? « Le business du médicament n’a rien de moral ou d’éthique. C’est dégager du profit et tenter d’anticiper l’avenir » selon Claude Le Pen, économiste à Dauphine. « Dégager du profit » est une seconde nature chez Sanofi Aventis. En pleine crise mondiale, son bénéfice a augmenté de 12,8% en 2009 (8,47 milliards d'euros donc) à taux de change constants par rapport à 2008 (7,18 milliards d'euros, déjà un record). Son action a grimpée de 21,3% l'année passée, en pleine zone de turbulences boursières et alors que l'indice sectoriel européen n'a augmenté « que » de 14,25%. Mais cette goinfrerie financière n'a pas rassasié les actionnaires, alors la direction de SA a annoncé vouloir atteindre en 2013 au moins le même niveau de profits qu'en 2008. Problème, les (futurs) résultats mirifiques de l'entreprise dépendent de 5 médicaments vedettes qui génèrent den 2009 plus de la moitié (51,87%) de son chiffre d'affaires (graphique du Journal des Finances), or les brevets de deux d'entre eux (Plavix et Lovenox) s'éteignent en 2012 - une difficulté à relativiser le Lovenox étant un produit biologique difficile à copier et la relève semble assurée avec le duo Multaq-Ciltyri.

Quoi qu'il en soit, plutôt que « d'anticiper l'avenir » en réinvestissant dans la recherche interne au long cours, la multinationale préfère le sabrage salarial court-termiste. Quatre centres de recherche et développement de Sanofi Aventis ferment, soit un tiers de la R&D en France si l'on inclus la filiale vaccins Sanofi Pasteur. Bagneux, Rueil-Malmaison et Évry en Île-de-France sont transférés à Chilly-Mazarin ; celui de Labège (Haute-Garonne) est déplacé vers Toulouse. Le concurrent direct de Pfizer et GSK cherche aussi à se défaire du site de Porcheville (Yvelines). D'autres sites sont également touchés par cette « réorganisation » tel celui de Vitry-Alfortville. La direction du groupe préfère l'externalisation de la recherche et développement via les crédits d'impôts qui ont permis « 25 millions d’exonérations fiscales » en 2008 selon la CGT - un effet pervers et surprenant des partenariats public-privé (article de Libération). Et ce n'est qu'un début : « (…) il y a 3000 emplois déjà supprimés, on en attend encore 1500 et les pouvoirs publics ne bronchent pas » a déclaré à l'AFP Philippe Guérin-Petrement, délégué Force ouvrière (FO).

Les plans de pré-retraites en or se multiplient, à tel point que les salariés ironisent sur les bénéfices de la retraite... à 55 ans - le ministre du travail Xavier Darcos qui daigne « interdire les plans sociaux visant les seniors » a la un cas d'école. Les suppressions de postes effrénées entrainent « une profonde désorganisation » de la recherche selon la CGT et la tenu de réunions lunaires « ou l'on nous présente des organigrammes vides » aux dires d'un employé francilien. On communique les départs en « gros », par listes, la rancœur des personnes concernées est sensible : « des gens dans la boite depuis 35 ans ne font même pas de pot de départ » se désole un chercheur. Certains chefs de services, eux-mêmes mutés, sont contraints par leur hiérarchie de choisir nommément les mises à la retraire dans leurs équipes, une sorte de droit de vie ou de mort salarial, tandis « que les meilleurs éléments sont pillés par la direction » selon une cadre dirigeante du secteur chimie.

En face, le discours de la direction de l'entreprise apparait totalement lénifiant voir ouvertement cynique. Lors de l'annonce initiale de ces restructurations en juin 2009, Monsieur Viehbacher défendait son projet comme suit : « Il est centré sur les véritables besoins des patients, la mise en réseau et l’ouverture vers l’extérieur pour renforcer la créativité et l’innovation, et sur une approche flexible et entrepreneuriale de la recherche ». La promesse d'embaucher 30 à 50 post-doctorants par an ainsi que de nouveaux techniciens apparaît comme une douce chimère alors que de l'avis de nombreux chercheurs le recrutement d'un simple étudiant stagiaire est devenu un véritable chemin de croix. De toutes les manières quelle crédibilité accorder à la parole de la direction de l'entreprise, quand Christian Lajoux, président de Sanofi Aventis France promettait il y a encore quelques mois lors d'une conférence téléphonique : « Il n'y aura aucun licenciement ».