(Toujours) le changement
Par Thibault Dumas le 07 février 2010, - Monde - Lien permanent
Les critiques sont aussi violentes à
l'égard de Barack Obama que les louanges furent excessives. L'Obama-bashing a
en quelque sorte suppléé l'Obamamania dans les élites médiatiques de l'autre
coté de l'Atlantique - comme de ce côté ci d'ailleurs. Les bénéficiaires de ce
caricatural retournage de veste sont tout trouvés : les plus extrémistes des
conservateurs américains qui a défaut d'être les plus nombreux s'avèrent les
plus virulents, le mouvement Tea Party contre la couverture maladie universelle
en a fait l'éclatante démonstration. Les nantis capitalistes de Wall
Street se réjouissent aussi de cette période de turbulences pour
l'administration démocrate, ils gagnent un temps précieux et peuvent ainsi
intensifier leur lobbying au Sénat, à la Chambre des représentants et à la
Maison Blanche. Indéniablement ce premier discours sur l'état de l'Union devant
les deux chambres réunies au Capitol arrivait à point nommé pour un orateur
aussi brillant et politique que Barack Obama. A l'écoute de cette adresse au
peuple américain, force est de constater que la volonté de changer les
États-Unis est toujours la.
Lors de la campagne présidentielle de Bill Clinton en 1992, son conseiller
James Carville avait fait accrocher - entre autres - la phrase « C'est
l'économie, idiot » au mur du siège de campagne de Little Rock dans
l'Arkansas. Cette interpellation pourrait s'adresser aujourd'hui à Barack Obama
tant la crise économique et sociale est d'une violence inouïe au pays de
l'Oncle Sam. Malgré un léger reflux à la fin de l'année 2009, le taux de
chômage étasunien s'élève maintenant à 10% de la population active soit le
chiffre vertigineux de 15,4 millions de personnes à la recherche d'un emploi.
Si l'on s'attarde par exemple sur les trois géants US du secteur de
l'automobile, le constat est édifient. General Motors a été nationalisé à
hauteur de 61% suite à l'application de la loi 11 sur la banqueroute. Comble de
l'ironie, le syndicat ouvrier UAW (United Auto Workers) détient aussi 17,7% du
capital du constructeur. Conjointement avec sa déclinaison mutualiste, l'UAW a
même acquit 67,7% du capital du mastodonte Chrysler, devenant ainsi actionnaire
majoritaire ! L'italien Fiat devrait à moyen terme prendre le contrôle du
groupe. Du côté de Ford nul besoin de recourir à l'aide fédérale, mais les
dettes s'accumulent irrémédiablement et la compagnie a perdu 14,6 milliards de
dollars en 2008.
Face à cette situation le président démocrate ne verse pas dans
l'angélisme, il reste ancré dans le réalité socio-économique nationale :
« (…) le plus dur de la tempête est passé. Mais la dévastation est
toujours la. Un américain sur dix ne trouve pas de travail. Beaucoup
d'entreprises ont fermé. Les valeurs immobilières ont baissé. Les petits
villages et les zones rurales ont particulièrement été touchées. Pour ceux qui
connaissait déjà la pauvreté, la vie est encore plus dure » (vidéo
et texte complet). La réponse de Barack Obama n'est pas compassionnelle (à
l'inverse d'autres chefs d'État) mais politique. Il défend bec et ongle son
action « immédiate et agressive » pour sauver le système bancaire
américain pour ensuite relancer l'économie par la demande - deux plans qui sans
erreurs majeures comportaient de nets insuffisances. Le locataire de la Maison
Blanche le sait, le contrat passé en 2008 pour changer la vie des se
concitoyens n'est pas rempli : « Pour tous ces Américains et bien
d'autres, le changement ne s'opère pas assez vite ».
Mais la marge de manœuvre budgétaire de Barack Obama est étoite. Son éminent
prédécesseur lui a laissé sur les bras un déficit budgétaire abyssal, 996
milliards d'euros en 2009. Une plaie béante dans les comptes publics, de
surplus totalement inique sur le plan de la politique macroéconomique car elle
a servit à financer deux guerres (Irak, Afghanistan) et deux lois de déductions
fiscales outrageusement en faveur des plus aisés. Le président métisse en prend
acte avec une certaine gravité tout en se montrant extrêmement virulent à
l'égard de l'orthodoxie néo-libérale : « Pour certains à droite (…) il
faudrait investir moins pour nos concitoyens, prohiber les régulations,
maintenir le statut quo sur l'assurance santé, pour que nos déficits
s'évaporent. Le problème est que c'est déjà ce qui a été fait pendant 8 ans.
C'est cela qui nous a précipité dans cette crise et qui a creusé nos déficits.
Nous ne pouvons plus agir ainsi ». Mais la pugnacité du Obama tribun
s'efface devant la réflexion du Obama cérébral quand celui-ci diagnostique une
crise de civilisation : « (…) nous faisons face à bien plus qu'un déficit
en dollars maintenant. Nous faisons face à un déficit de
confiance ».
Pour l'homme du « Yes we can », la réponse à cette défiance moderne – qui
questionne toutes les démocraties – ne peut être la démission des élus et un
aplatissement face au pouvoir de l'argent. Le déplafonnement des contributions
privées (lobbys et grandes entreprises) aux campagnes électorales décidé par la
Cour suprême américaine le 21 janvier était une estocade majeure. En retour, le
président étasunien demande prestement aux parlementaires de voter une loi pour
annihiler cette folie jurisprudentielle. En arrière scène de cette injonction,
Obama semble aussi faire le ménage dans son administration, mettant sur la
touche les éléments trop soumis aux lobbys financiers. L'axe Paul Volcker -
Austan Goolsbe (deux membres du Council of Economic Advisers) est favorisé au
détriment du duo cypto-libéral Tim Geithner - Larry Summers (l'actuel
Secrétaire au Trésor des États-Unis et son prédécesseur). Il en découle
l'annonce de mesures très musclés à l'égard des banques : taxation, limitation
de leur taille, suppression des activités spéculatives pour les établissements
partiellement nationalisés (billet
de Reversus).
Le verbe très roosveltien du leader démocrate est à la hauteur de
l'avertissement reçu : trois défaites successives aux élections partielles,
dont une dans le fief très progressiste du Massachustes. Cette triple déroute
n'est en rien la résultante d'une renaissance du camp conservateur américain.
Les saies populistes de Sarah Palin, en librairie ou sur Fox News, camouflent
un Parti républicain en coma idéologique prolongé. En réalité, c'est le camp
progressiste étasunien qui n'assume pas sa position dominante. D'un côté une
double majorité démocrate frileuse, incapable d'assumer son mandat et flirtant
parfois avec le populisme. De l'autre une base militante frustrée, qui a du mal
à transformer la dynamique de campagne de 2008 en pression positive sur le
pouvoir. Barack Obama a répondu à cette dichotomie en une phrase : « Aux
démocrates, je rappellerai que nous avons toujours la plus vaste majorité
depuis des décennies et que les gens nous demandent de résoudre les problèmes,
pas de paniquer ». Certes l'épreuve du pouvoir est ardue pour l'hôte de la
Maison Blanche, mais comme l'a si joliment dit l'actrice Nathalie Portman : «
Ce qui est sûr, c'est que cet homme insuffle un vent d’optimisme dans un pays
optimiste » (portrait
du Figaro Madame).










