Lors de la campagne présidentielle de Bill Clinton en 1992, son conseiller James Carville avait fait accrocher - entre autres - la phrase « C'est l'économie, idiot » au mur du siège de campagne de Little Rock dans l'Arkansas. Cette interpellation pourrait s'adresser aujourd'hui à Barack Obama tant la crise économique et sociale est d'une violence inouïe au pays de l'Oncle Sam. Malgré un léger reflux à la fin de l'année 2009, le taux de chômage étasunien s'élève maintenant à 10% de la population active soit le chiffre vertigineux de 15,4 millions de personnes à la recherche d'un emploi. Si l'on s'attarde par exemple sur les trois géants US du secteur de l'automobile, le constat est édifient. General Motors a été nationalisé à hauteur de 61% suite à l'application de la loi 11 sur la banqueroute. Comble de l'ironie, le syndicat ouvrier UAW (United Auto Workers) détient aussi 17,7% du capital du constructeur. Conjointement avec sa déclinaison mutualiste, l'UAW a même acquit 67,7% du capital du mastodonte Chrysler, devenant ainsi actionnaire majoritaire ! L'italien Fiat devrait à moyen terme prendre le contrôle du groupe. Du côté de Ford nul besoin de recourir à l'aide fédérale, mais les dettes s'accumulent irrémédiablement et la compagnie a perdu 14,6 milliards de dollars en 2008.

Face à cette situation le président démocrate  ne verse pas dans l'angélisme, il reste ancré dans le réalité socio-économique nationale : « (…) le plus dur de la tempête est passé. Mais la dévastation est toujours la. Un américain sur dix ne trouve pas de travail. Beaucoup d'entreprises ont fermé. Les valeurs immobilières ont baissé. Les petits villages et les zones rurales ont particulièrement été touchées. Pour ceux qui connaissait déjà la pauvreté, la vie est encore plus dure  » (vidéo et texte complet). La réponse de Barack Obama n'est pas compassionnelle (à l'inverse d'autres chefs d'État) mais politique. Il défend bec et ongle son action « immédiate et agressive » pour sauver le système bancaire américain pour ensuite relancer l'économie par la demande - deux plans qui sans erreurs majeures comportaient de nets insuffisances. Le locataire de la Maison Blanche le sait, le contrat passé en 2008 pour changer la vie des se concitoyens n'est pas rempli : « Pour tous ces Américains et bien d'autres, le changement ne s'opère pas assez vite ».

Mais la marge de manœuvre budgétaire de Barack Obama est étoite. Son éminent prédécesseur lui a laissé sur les bras un déficit budgétaire abyssal, 996 milliards d'euros en 2009. Une plaie béante dans les comptes publics, de surplus totalement inique sur le plan de la politique macroéconomique car elle a servit à financer deux guerres (Irak, Afghanistan) et deux lois de déductions fiscales outrageusement en faveur des plus aisés. Le président métisse en prend acte avec une certaine gravité tout en se montrant extrêmement virulent à l'égard de l'orthodoxie néo-libérale : « Pour certains à droite (…) il faudrait investir moins pour nos concitoyens, prohiber les régulations, maintenir le statut quo sur l'assurance santé, pour que nos déficits s'évaporent. Le problème est que c'est déjà ce qui a été fait pendant 8 ans. C'est cela qui nous a précipité dans cette crise et qui a creusé nos déficits. Nous ne pouvons plus agir ainsi ». Mais la pugnacité du Obama tribun s'efface devant la réflexion du Obama cérébral quand celui-ci diagnostique une crise de civilisation : « (…) nous faisons face à bien plus qu'un déficit en dollars maintenant. Nous faisons face à un déficit de confiance ».

Pour l'homme du « Yes we can », la réponse à cette défiance moderne – qui questionne toutes les démocraties – ne peut être la démission des élus et un aplatissement face au pouvoir de l'argent. Le déplafonnement des contributions privées (lobbys et grandes entreprises) aux campagnes électorales décidé par la Cour suprême américaine le 21 janvier était une estocade majeure. En retour, le président étasunien demande prestement aux parlementaires de voter une loi pour annihiler cette folie jurisprudentielle. En arrière scène de cette injonction, Obama semble aussi faire le ménage dans son administration, mettant sur la touche les éléments trop soumis aux lobbys financiers. L'axe Paul Volcker - Austan Goolsbe (deux membres du Council of Economic Advisers) est favorisé au détriment du duo cypto-libéral Tim Geithner - Larry Summers (l'actuel Secrétaire au Trésor des États-Unis et son prédécesseur). Il en découle l'annonce de mesures très musclés à l'égard des banques : taxation, limitation de leur taille, suppression des activités spéculatives pour les établissements partiellement nationalisés (billet de Reversus).

Le verbe très roosveltien du leader démocrate est à la hauteur de l'avertissement reçu : trois défaites successives aux élections partielles, dont une dans le fief très progressiste du Massachustes. Cette triple déroute n'est en rien la résultante d'une renaissance du camp conservateur américain. Les saies populistes de Sarah Palin, en librairie ou sur Fox News, camouflent un Parti républicain en coma idéologique prolongé. En réalité, c'est le camp progressiste étasunien qui n'assume pas sa position dominante. D'un côté une double majorité démocrate frileuse, incapable d'assumer son mandat et flirtant parfois avec le populisme. De l'autre une base militante frustrée, qui a du mal à transformer la dynamique de campagne de 2008 en pression positive sur le pouvoir. Barack Obama a répondu à cette dichotomie en une phrase : « Aux démocrates, je rappellerai que nous avons toujours la plus vaste majorité depuis des décennies et que les gens nous demandent de résoudre les problèmes, pas de paniquer ». Certes l'épreuve du pouvoir est ardue pour l'hôte de la Maison Blanche, mais comme l'a si joliment dit l'actrice Nathalie Portman : « Ce qui est sûr, c'est que cet homme insuffle un vent d’optimisme dans un pays optimiste » (portrait du Figaro Madame).