À contre-pied de la main
Par Thibault Dumas le 23 novembre 2009, - Société - Lien permanent
L'embrassement médiatique autour de la
« main » - de Dieu ou du diable ? - de Thierry Henry a prit des
proportions tout bonnement ridicules. Il se nourrit de l'illusion d'un football
fait de justice et de mérite. Chimère synthétisée par l'expression : « les
irlandais auraient mérité de gagner ». Le ballon rond depuis sa création et en
l’état actuel de ses règles, n’a tout bonnement rien à voir avec le mérite ou
la justice (tout comme le sport en général). Sinon les Verts auraient gagné la
Coupe d’Europe 1976 face au Bayern Munich, les Algériens seraient sortis des
poules lors de la Coupe du monde 1982 et les Australiens auraient éliminé
l'Italie en huitièmes de finale de la Coupe du monde 2006. Les réactions
allergiques à la « main » sont l’expression d’un puritanisme angélique,
d'un certain retour en force de l'ordre moral.
Bien sûr la réprobation populaire se nourrit de la défiance envers Raymond
Domenech voir de l'équipe de France. Reste que des moralistes, auto-proclamés «
spécialistes », en ont profité pour montrer le bout de leur nez. Une véritable
police du geste (a bas la main luciférienne) et de la pensée (vive
l'auto-dénonciation auprès de l'arbitre). On ne les citera pas tous mais la
palme du puritanisme footballistique revient au trio : Bruno Gaccio, Jacques
Attali, Erik Orsenna. Une pétition pour que France-Irlande soit rejoué !
Le texte va très loin dans le moralisme douteux, car il énonce que accepter
cette victoire, c'est accepter le « pas vu, pas pris » dans tous les
domaines « le vol, le racket, la drogue, la prostitution, la corruption, la
fraude fiscale ou électorale » (article
du Post). On aimerait entendre une prose aussi acérée quand une Goncourt
est attaquée sur la liberté d'expression, ou que le chômage explose en
France.
Le football de haut niveau - aussi médiatisé, passionnant et populaire qu'il
soit - n’est en rien une école morale pour la jeunesse qui résoudrait tous les
problèmes de la société. Encore moins un moyen de combler les lâchetés
politiques face aux relégations sociales. C'est la fameuse boutade de Groucho
Marx : « L'ennui, c'est que nous négligeons le football au profit de
l'éducation ». Un sport émancipateur et humaniste passe avant tout par sa
pratique en amateur par les « masses ». L'ironie veut que le football
professionnelle, devenu jeu aux enjeux mirobolants, reste soumis aux aléas
humains du sport : fautes et erreurs. Ceux qui voient dans l'arbitrage vidéo le
moyen d'expier des erreurs voir des tricheries, qui seraient poussées par le
foot business, oublient que l’arbitrage vidéo a été inventé dans le football
américain sous la pression des grands groupes télévisuels. Le business a
horreur de l’incertitude.
Mais il y a pire. Filkenkraut, De Villiers, Le Pen et consorts ont put, à
l'orée de cette « main », s'engouffrer dans la brèche pour répandre
leur venin réactionnaire. Ils peuvent à présent vomir leur vengeance sur
Thierry Henry et cette équipe « black-blanc-beur » qu’ils haïssent. Ils
rêvaient de la flinguer depuis si longtemps. Se répand alors leur ritournelle
totalitaire, bien connue des régimes dictatoriaux du 20e siècle, qui glorifie
pureté morale et raciale dans le sport. Rappelons au passage que le onze
tricolore s'est toujours nourrit des immigrations (Kopa, Platini, Zidane) et de
la diversité des territoires français (historique de Grioo). Dénoncer une
équipe « black-black-black » est un mensonge historique. C'est
déplacer un débat sportif sur le terrain ethnique, alors que la seule question
qui vaille est : quels sont les 22 meilleurs footballeurs français pour porter
le maillot frappé du coq ?
Un football empreint de panache où « aucun joueur n’est aussi bon que tous
ensemble » pour reprendre les mots d'Alfredo Di Stéfano, est a contrario de ce
sermon moralisateur voir réac dont le capitaine de Bleus est la victime
collatérale. Henry a été exemplaire à la suite du match (contrairement à tous
les petits chefs de la FFF). Sur l’explication technique « Il s'agit d'une
réaction instinctive sur un ballon qui arrivait très vite sur moi », comme sur
le fair-play « Je suis naturellement gêné de la manière dont nous avons gagné
et je suis extrêmement désolé pour les Irlandais » (communiqué
complet). Un certain mercredi 18 novembre à 23h15 au Stade de France, une
équipe toute de vert et de blanc vêtue est allée face à son kop. Malgré la
défaite, les désillusions, la colère, le quart de virage irlandais chantait à
tout rompre. Le football ramené à ce qu'il devrait être : non une morale de
béni oui-oui mais un plaisir, celui d'être ensemble.











