Bien sûr la réprobation populaire se nourrit de la défiance envers Raymond Domenech voir de l'équipe de France. Reste que des moralistes, auto-proclamés « spécialistes », en ont profité pour montrer le bout de leur nez. Une véritable police du geste (a bas la main luciférienne) et de la pensée (vive l'auto-dénonciation auprès de l'arbitre). On ne les citera pas tous mais la palme du puritanisme footballistique revient au trio : Bruno Gaccio, Jacques Attali, Erik Orsenna. Une pétition pour que France-Irlande soit rejoué !  Le texte va très loin dans le moralisme douteux, car il énonce que accepter cette victoire, c'est accepter le « pas vu, pas pris » dans tous les domaines « le vol, le racket, la drogue, la prostitution, la corruption, la fraude fiscale ou électorale » (article du Post). On aimerait entendre une prose aussi acérée quand une Goncourt est attaquée sur la liberté d'expression, ou que le chômage explose en France.

Le football de haut niveau - aussi médiatisé, passionnant et populaire qu'il soit - n’est en rien une école morale pour la jeunesse qui résoudrait tous les problèmes de la société. Encore moins un moyen de combler les lâchetés politiques face aux relégations sociales. C'est la fameuse boutade de Groucho Marx : « L'ennui, c'est que nous négligeons le football au profit de l'éducation ». Un sport émancipateur et humaniste passe avant tout par sa pratique en amateur par les « masses ». L'ironie veut que le football professionnelle, devenu jeu aux enjeux mirobolants, reste soumis aux aléas humains du sport : fautes et erreurs. Ceux qui voient dans l'arbitrage vidéo le moyen d'expier des erreurs voir des tricheries, qui seraient poussées par le foot business, oublient que l’arbitrage vidéo a été inventé dans le football américain sous la pression des grands groupes télévisuels. Le business a horreur de l’incertitude.

Mais il y a pire. Filkenkraut, De Villiers, Le Pen et consorts ont put, à l'orée de cette « main », s'engouffrer dans la brèche pour répandre leur venin réactionnaire. Ils peuvent à présent vomir leur vengeance sur Thierry Henry et cette équipe « black-blanc-beur » qu’ils haïssent. Ils rêvaient de la flinguer depuis si longtemps. Se répand alors leur ritournelle totalitaire, bien connue des régimes dictatoriaux du 20e siècle, qui glorifie pureté morale et raciale dans le sport. Rappelons au passage que le onze tricolore s'est toujours nourrit des immigrations (Kopa, Platini, Zidane) et de la diversité des territoires français (historique de Grioo). Dénoncer une équipe « black-black-black » est un mensonge historique. C'est déplacer un débat sportif sur le terrain ethnique, alors que la seule question qui vaille est : quels sont les 22 meilleurs footballeurs français pour porter le maillot frappé du coq ?

Un football empreint de panache où « aucun joueur n’est aussi bon que tous ensemble » pour reprendre les mots d'Alfredo Di Stéfano, est a contrario de ce sermon moralisateur voir réac dont le capitaine de Bleus est la victime collatérale. Henry a été exemplaire à la suite du match (contrairement à tous les petits chefs de la FFF). Sur l’explication technique « Il s'agit d'une réaction instinctive sur un ballon qui arrivait très vite sur moi », comme sur le fair-play « Je suis naturellement gêné de la manière dont nous avons gagné et je suis extrêmement désolé pour les Irlandais » (communiqué complet). Un certain mercredi 18 novembre à 23h15 au Stade de France, une équipe toute de vert et de blanc vêtue est allée face à son kop. Malgré la défaite, les désillusions, la colère, le quart de virage irlandais chantait à tout rompre. Le football ramené à ce qu'il devrait être : non une morale de béni oui-oui mais un plaisir, celui d'être ensemble.