Faut-il nationaliser la diffusion de la Ligue 1 ?
Par Thibault Dumas le 27 septembre 2009, - Société - Lien permanent
Pour le fan de football dépourvu de Canal
+, les week-end télévisuels c'est un peu l'aventure. Plusieurs solutions
s'offrent à lui. Option un, il a un voisin avenant, abonné à la chaine crypté,
qui est prêt à le tolérer tous les samedi et dimanche (un ami, un cousin peut
aussi faire l'affaire). Option deux, il existe en bas de chez lui un bar
sympathique ou l'on supporte la même équipe que lui. Option 3, il pirate ladite
chaine numéro 4 par le biais du web. Option quatre, il est sensible au charme
du commentaire sportif à la radio et attendra patiemment pour voir les buts à
la télévision. Alors pour que n'importe quel amoureux du ballon rond puisse
regarder la Ligue 1, faut-il nationaliser la diffusion de celle-ci ?
Les argentins en ont rêvé, le gouvernement argentin l'a fait. Le 20 août
2009, la présidente Cristina Kirchner a signé un accord avec la Fédération
argentine de football (AFA, qui floque les maillots de la sélection nationale)
concédant pour une décennie la diffusion de la première division argentine à la
télévision publique (brève
de Courrier international). Madame Kirchner n'a pas fait les choses à
moitié : 110 millions d'euros aligné par l'État, grand raout aux côtés de Diego
« El Pibe de Oro » Maradona, trémolos dans la voix et comparaison
avec la dictature militaire de 1976-1983. Dan le texte cela donne : « Ils
te séquestrent les buts jusqu’au dimanche comme ils te séquestrent les images
et les mots. Comme ils ont séquestré 30 000 Argentins ».
Contestée par ses concitoyens, affaiblie depuis la perte de la majorité absolue
du Front de la Victoire (FPV) aux deux chambres du Congrès, la leader péroniste
cherche surtout à se refaire une santé politique. Quitte à verser dans le
populisme. Cette nationalisation de la diffusion du ballon rond lui permet de
faire d'une pierre deux coups en mettant sur la touche le groupe de presse
Clarín, très virulent à l'encontre de sa politique. L'immeuble de Clarín à
Buenos Aires et son gros millier d'employés, à même eu le droit à une petite
visite de l'administration fiscale (article de RFI).
Mais seul compte la vérité du terrain : désormais tous les argentins pourront
voir à la télévision le « clásico » opposant les Boca Juniors à River
Plate.
Une telle mesure est elle possible en France ? Les clubs français sont
extrêmement dépendants des droits télévisuelles. Ils contribuent à hauteur de
57% à leurs revenus (rapport
de Eric Besson). Une spécificité européenne partagée avec l'Italie, car
ailleurs ce sont la billetterie des stades (Manchester United, Arsenal en
Angleterre) ou les produits commerciaux (le Barça et le Real en Espagne, le
Bayern en Allemagne) qui financent les clubs de football. Les emprunts
hasardeux, les financements douteux, qui sont courants dans les grands
championnats européens sont prohibés dans l'hexagone, tout comme outre-Rhin.
Les droits télévisuelles (680 millions d'euros 2008/2009) restent donc le
poumon de la Ligue 1, les supprimer directement conduirait à l'asphyxie du
football tricolore.
Sans perdre de vue l'idée de rendre accessible à tous la diffusion de la L1, il
existe une solution intermédiaire, par le biais d'une régulation publique
conséquente. Intégrer dans les ventes des lots (matchs, résumés) l'obligation
de diffuser les rencontres en clair, sans abonnement, comme c'est le cas pour
ceux des Bleus avec TF1. En vertu de quel principe la Coupe de la Ligue, la
Coupe de France, la Ligue des Champions seraient visible par tous et non la
Ligue 1 ? Ce nouveau type d'appel d'offre qui serait en vigueur après 2012 (fin
de la concession à Canal + et Orange), ou même plus tôt, permettrait au service
public audiovisuel d'y concourir. Du « pain et des jeux » diront certains
? Non, l'abolition d'un privilège d'une caste d'abonnés au profit du
tiers-état footballistique.












Commentaires
Pouvoir se payer un bien confère un juste privilège pour celui qui en a les moyens acquis à la sueur de son front. Ceci étant, pouvoir accéder à un abonnement de télé n'est pas un privilège mais un choix pour la plupart car son coût est accessible à la grande majorité. Si vous voulez dénoncer la présence de castes en France, je trouve ça très bien et sain. Dénoncez-donc les privilèges que procure l'État à certains sans aucune contrepartie ni aucune justification ! Ce type de privilèges bien français étant financé par ceux qui n'y accèdent pas, ils sont totalement injustes ! On a déjà fait une révolution pour essayer de s'en débarrasser !
Du pain et des jeux pour ce brave peuple (abruti..... ) voilà une vision bien méprisante des gens de la France d'en bas. Je crois qu'ils ont surtout besoin pour améliorer leur sort, de guides, de repères et de possibilités de travailler. Préconisez donc l'effort et les vraies valeurs morales et pas la crétrinisation à outrance....même si se distraire reste nécessaire à la vie. Proposer le match de foot gratoche servirait à se faire des électeurs en plus et choisis parmi les plus éclairés, on n'en doutera pas....
En écrivant ce billet un brin provoquant sur le fond comme sur la forme, je me doutais que je susciterais des réactions tranchées comme la votre. Sur les privilèges, vous vous doutez bien que c'est emprunt de dérision que je fais un parallèle entre le privilège d'être abonné à Canal + et ceux mis au pilori par la Révolution française de 1789.
Plus serieusement les inégalités sociales se creusent et mutent de façon scandaleuse en France, du fait du fanatisme libéral. L'État sous Sarkozy Ier, a amplifié le phénomène, notamment par les mesures tchatchriennes qu'il a pris sur le plan fiscal (paquet fiscal, heures supplémentaires, niches fiscales...). Sur le sujet, voir l'excellent papier de Thomas Piketty cet été :
http://www.regards-citoyens.com/art...
"Améliorer le sort" des "gens de la France d'en bas", je ne peux qu'acquiescer. Je ne détaillerais pas ici les mesures qui y conduirait. Nénamoins l'accessibilité à la culture, au savoir, à une information critique, au sport pour mes salariés et les classes populaires est un enjeu majeur pour l'émancipation. "Du pain et des jeux" est la réponse de certains à ce genre d'idées, en aucun cas la mienne.
Le football, a toujours été dans la culture collective populaire voir ouvrière quelque chose de particulier, un moyen de se sortir des difficultés du quotidien et un émerveillement un peu enfantin. Le souvenir qu'à un enfant de son premier match de football dans un stade est, il est vrai, impérissable. Crétiniser le foot, le marchandiser à outrance, ne le rendre accessible dans les stades (comme en Angleterre) ou sur les écrans qu'à une caste détruit méthodiquement cette culture footballistique populaire.