La gauche européenne au fond du trou
Par Thibault Dumas le 16 juin 2009, - Europe - Lien permanent
« Une triste soirée pour la
social-démocratie » selon Martin Schultz, président du groupe socialiste
au Parlement européen. Un euphémisme, même à froid. La gauche social-démocrate
européenne est en lambeaux (21,5% des voix), tandis que la gauche ex-communiste
rétrécie (4,3%) comme peau de chagrin et que les écologistes pèsent encore peu
(7,2%). Un raz de marée bleu aux reflets gris a déferlé partout en Europe à
l’exception de la Grèce, Malte, le Danemark et la Suède qui flottent tels des
radeaux de survie rose. Le PPE libéral-conservateur, culmine à 35,9% des voix,
tiré vers la droite par le sarko-berlusconisme et une extrême droite europhobe
qui fait une percée aux alentours de 12,5%. On ne saurait élucider la défaite
encore plus cruelle du PS en France par de simples explications nationales. Les
mines déconfites des camardes socialistes, les séances d’auto-flagellation des
cadres du PS sont le reflet d’une gauche européenne profondément en crise.
Il y a 10 ans, une éternité, tout allait bien ou presque. Portée par une
« vague rose » qui semblait irrésistible la gauche gouvernait dans 13
pays sur 15. Tony Blair pouvait sourire de toutes ses dents et convier toute la
social-démocratie européenne à venir s’assoir avec Bill Clinton à la table de
l'abdication face au fanatisme du marché. A la veille des élections européennes
de 1999 cela avait donné un manifeste publié avec Gerhard Schröder pour que
« (…) la politique de la Troisième Voie et du Nouveau Centre soit le
nouvel espoir de l’Europe » (note de la fondation
Jean Jaurès). Un programme politique et une rénovation doctrinale ? Il n’en
fut en réalité jamais question, entrainant un double abandon : celui des
salariés et de l’idéal européen. Par électoralisme le social-libéralisme
s’est interdit de « penser » le capitalisme du 21ème siècle et encore
moins d’y répliquer à l’échelle du vieux continent.
Lionel Jospin s’opposa à cette ligne par son fameux « oui à l'économie de
marché, non à la société de marché » (tribune
dans Libération). Mais cette réinvention à gauche du socialisme réformiste
fut annihilé par le 21 avril 2002. La social-démocratie européenne reste depuis
orpheline d’une doctrine solide, incapable de léguer un héritage européen
progressiste à son règne se contentant d’un Traité de Nice à minima en 2001. La
crise économique de l’automne 2008 aurait dû réhabiliter la gauche keynésienne
(régulation-redistribution). Il n’en est rien. Le PSE a voulu oublié son
libéralisme des années 1990, les électeurs de gauche n’ont pas oublié. Les
classes populaires comme la jeunesse s’abstiennent (70 % chez les ouvriers et
les 18-34 ans le 7 juin en France !) ou se tournent vers des options plus
extrêmes. Les classes moyennes se portent vers des forces politiques soi-disant
plus « sexy » (écologisme, centrisme).
La social-démocrate apparaît partout comme technocratisée, tellement identifiée
au pouvoir qu’elle est perçue comme responsable de la folie libérale des années
1980-1990 tout autant que la droite. On pense à l’alliance du SPD avec la CDU
outre-rhin depuis 2005, ou à la dérive libérale-autoritaire du MSzP
hongrois, sans parler du New Labour britannique. La social-démocratie n’incarne
plus la contestation démocratique, la construction d’une contre-société (avec
les syndicats, les ONG, les intellectuelles, les citoyens), la perspective
utopique d’une société plus « collectiviste » par le biais du
réformisme. Elle a raté le train de l’altermondialisme en 1999, le stigmatisant
comme un néo-gauchisme. Elle a mis du temps à intégrer l’écologisme qui a
ébranlé sa certitude héritée de l'après 1945 que productivisme rimait avec
progrès pour les travailleurs.
D’un côté la social-démocratie est débordée par la religion libérale
mondialisée qui « (...) nous suppriment tout horizon et nous condamnent à deux
misères profondes : être consommateur ou bien producteur » (manifeste
de 9 intellectuels antillais). De l’autre le marketing politique, la
surpersonnalisation va à l’encontre de son dessein collectif (particulièrement
pour le Parti démocrate italien et le PS français). Beaucoup ont pris acte de
la mort du « socialisme réel en 1989... sans en mesurer les conséquences
sur la social-démocratie. Il est temps de prendre acte de la mort de la
social-démocratie au sens du 20e siècle. La gauche doit « dépasser les
erreurs et les dérives autoritaires du socialisme d'État comme les limites de
la social-démocratie » comme disent les statuts du Parti démocratique du
travail en Corée du Sud. Le moment est difficile mais la tâche est exaltante.
L’heure est à un socialisme de l’invention et non de la compromission.











