Il y a 10 ans, une éternité, tout allait bien ou presque. Portée par une « vague rose » qui semblait irrésistible la gauche gouvernait dans 13 pays sur 15. Tony Blair pouvait sourire de toutes ses dents et convier toute la social-démocratie européenne à venir s’assoir avec Bill Clinton à la table de l'abdication face au fanatisme du marché. A la veille des élections européennes de 1999 cela avait donné un manifeste publié avec Gerhard Schröder pour que « (…) la politique de la Troisième Voie et du Nouveau Centre soit le nouvel espoir de l’Europe » (note de la fondation Jean Jaurès). Un programme politique et une rénovation doctrinale ? Il n’en fut en réalité jamais question, entrainant un double abandon : celui des salariés et de l’idéal européen.  Par électoralisme le social-libéralisme s’est interdit de « penser » le capitalisme du 21ème siècle et encore moins d’y répliquer à l’échelle du vieux continent.

Lionel Jospin s’opposa à cette ligne par son fameux « oui à l'économie de marché, non à la société de marché » (tribune dans Libération). Mais cette réinvention à gauche du socialisme réformiste fut annihilé par le 21 avril 2002. La social-démocratie européenne reste depuis orpheline d’une doctrine solide, incapable de léguer un héritage européen progressiste à son règne se contentant d’un Traité de Nice à minima en 2001. La crise économique de l’automne 2008 aurait dû réhabiliter la gauche keynésienne (régulation-redistribution). Il n’en est rien. Le PSE a voulu oublié son libéralisme des années 1990, les électeurs de gauche n’ont pas oublié. Les classes populaires comme la jeunesse s’abstiennent (70 % chez les ouvriers et les 18-34 ans le 7 juin en France !) ou se tournent vers des options plus extrêmes. Les classes moyennes se portent vers des forces politiques soi-disant plus « sexy » (écologisme, centrisme).

La social-démocrate apparaît partout comme technocratisée, tellement identifiée au pouvoir qu’elle est perçue comme responsable de la folie libérale des années 1980-1990 tout autant que la droite. On pense à l’alliance du SPD avec la CDU outre-rhin depuis 2005, ou à la dérive libérale-autoritaire du MSzP  hongrois, sans parler du New Labour britannique. La social-démocratie n’incarne plus la contestation démocratique, la construction d’une contre-société (avec les syndicats, les ONG, les intellectuelles, les citoyens), la perspective utopique d’une société plus « collectiviste » par le biais du réformisme. Elle a raté le train de l’altermondialisme en 1999, le stigmatisant comme un néo-gauchisme. Elle a mis du temps à intégrer l’écologisme qui a ébranlé sa certitude héritée de l'après 1945 que productivisme rimait avec progrès pour les travailleurs.

D’un côté la social-démocratie est débordée par la religion libérale mondialisée qui « (...) nous suppriment tout horizon et nous condamnent à deux misères profondes : être consommateur ou bien producteur » (manifeste de 9 intellectuels antillais). De l’autre le marketing politique, la surpersonnalisation va à l’encontre de son dessein collectif (particulièrement pour le Parti démocrate italien et le PS français). Beaucoup ont pris acte de la mort du « socialisme réel en 1989... sans en mesurer les conséquences sur la social-démocratie. Il est temps de prendre acte de la mort de la social-démocratie au sens du 20e siècle. La gauche doit « dépasser les erreurs et les dérives autoritaires du socialisme d'État comme les limites de la social-démocratie » comme disent les statuts du Parti démocratique du travail en Corée du Sud. Le moment est difficile mais la tâche est exaltante. L’heure est à un socialisme de l’invention et non de la compromission.