De Arlette à Nathalie : rien ne change
Par Thibault Dumas le 07 mars 2009, - Gauche - Lien permanent
L'extrême gauche trotskiste, exception
politique française, est-elle en train de changer ? La LCR s'adapte à l'ère de
la personnalisation et de la communication politique aiguë en se transformant
en NPA. Lutte ouvrière change de visage. Certes, LO diffuse toujours les mêmes
affiches sépia à base de rouge, de noir et de jaune. Mais point de Arlette
Laguiller sur les murs des villes. Une nouvelle photo remplace celle de la
« petite fiancée de Trotski ». Celle de Nathalie Arthaud, 39 ans,
nouvelle égérie de la très fermée Union communiste (véritable nom de LO). Car
même si Arlette Laguiller a du mal a lâcher le job et son parti l'aura
médiatique qui va avec, elle est bien la nouvelle porte-parole du parti
trotskyste depuis décembre 2008.
Arlette Laguiller prend donc sa retraite politique après s'être présentée
six fois de suite à l'élection présidentielle (un record). Une retraire
partielle un peu encombrante pour Nathalie Arthaud, au vu des premiers meetings
de LO pour les européennes. Car Laguiller bénéficie d'un capital de sympathie
bien au delà de la pauvre implantation réelle de Lutte ouvrière (due à la
névrose de la pureté révolutionnaire). Une chanson de Souchon, une déclaration
d'amour politique de Geneviève De Fontenay, cette large empathie est résumée
par la phrase de Jean-Luc Bennahmias : « Ne touchez pas à Arlette, c'est
une sainte ». C'est l'image d'une militante de base, simple, sympathique
et dévouée. Fidèle à ses idées surtout, « Vous en connaissez beaucoup,
vous, des femmes qui soient aussi battantes (...) ? » argumente une
ouvrière d'une usine de Hénin-Beaumont.
Du coup, on l'appelle que par son prénom « Arlette », signe de
misogynie et de condescendance. Mais sur le plan de la communication cela fait
proche des gens (on appel bien une autre ex-candidate à la présidentielle par
son prénom). Arlette Laguiller y répond elle-même de façon effrayante :
« Je n'existe que par ce que le parti existe ». Tout le bénéfice est donc
pour LO. Car Lutte ouvrière, sous la tutelle de Robert Barcia dit
« Hardy » et de Pierre Bois, a lancé « le produit » Arlette
Laguiller en 1974, en utilisant les techniques du marketing commercial. En
effet, Robert Barcia est suspecté d'être actionnaire-dirigeant de plusieurs
sociétés de service auprès de la très capitaliste industrie pharmaceutique. Il
aurait créé en 1968 l'Epmed et en 1971 l'OPPM (article
de l'Express).
Le financement, une zone d'ombre et de compromission avec l'idéal communiste
pour l'UC. En mars 2002, le Journal officiel publie le budget des formations
politiques. Les chiffres révèlent que LO a 11 millions de francs de valeurs
mobilières et plus de 6 millions de francs de disponibilités. En clair du
boursicotage, selon des comptes fournies par... LO. Dans ce cas comme dans
celui du double rôle supposé de Robert Barcia : « collaborateur du
patronat le jour et (...) trotskiste intransigeant le soir », Arlette
Laguiller porte plainte contre l'Humanité et Libération en 2002. Pour reprendre
les mots du communiste Pierre Laurent à l'époque : « On savait déjà
qu’Arlette Laguiller manquait d’humour. On sait maintenant que la liberté
d’expression n’est pas son fort. » (article
de l'Humanité).
La démocratie interne dans le parti de Laguiller et Arthaud est en effet
inexistante. Cette dernière a été désignée porte-parole lors rituel curieux du
congrès annuel de LO, à huis-clos. Robert Barcia, dans un rapport politique de
décembre 1992 est on ne peut plus clair « Évidemment, Lutte ouvrière
est une organisation qui n'a pas l'air bien démocratique. Eh bien, oui ! C'est
une dictature oui ! Et personne n'y échappe, dans notre organisation ». LO
est de fait très dure avec ses militants. Le mariage est considéré comme petit
bourgeois, et « (...) avoir et élever des enfants empêchera de se
qualifier réellement et de se consacrer à notre lutte ». Le tout selon un
document d'explication de LO « Elles courent, elles courent, les
rumeurs » et les dires de Robert Garcia.
Le trotskisme authentique version LO se caractérise par une rupture étanche
avec les partis et syndicats réformistes et l'adhésion aux partis
révolutionnaires indépendants. Peu importe la globalité du mouvement ouvrier,
la mobilisation des masses, la possibilité de la révolution. L'important est la
pureté, fut-elle ultra-minoritaire, sectaire et inutile. D'où une double
abdication idéologique. Rupture avec le marxisme du Manifeste du Parti
Communiste de Marx et Engels (1848) : « Les communistes ne forment pas un
parti distinct opposé aux autres partis ouvriers. Ils n’ont point d’intérêts
qui les séparent de l’ensemble de la classe ouvrière ». Rupture avec l'entrisme
trotskyste théorisé par Léon Trotsky au moment du Front populaire :
« Notre organisation est trop faible pour prétendre à une place
indépendante. (...) dans la pratique, c’est seulement l’entrée dans le parti
social-démocrate qui est possible ».
Au delà de la terminologie et de l'imagerie rouge, LO (comme d'ailleurs
le NPA ou le POI) n'a pas un programme purement « révolutionnaire ».
Selon la Riposte, tendance marxiste de l'aile gauche du PCF « (...) le contenu
réel de leurs programmes n’est autre chose qu’une variante du réformisme de
gauche, qui ne diffère guère, dans ses traits essentiels, du contenu du
programme actuel du PCF » (éditorial
de la Riposte). Les trois axes « vitaux pour le monde du
travail » de Arlette Laguiller lors de la présidentielle de 2007 étaient :
la lutte contre le chômage, l’augmentation du niveau de vie et la construction
de logements. Rien de « révolutionnaire » la dedans. La différence
réelle entre LO et d'autres partis de gauche (PG, PCF,NPA) réside donc dans la
proportion, le tempo et la faisabilité des réformes.
Les compromissions de Lutte ouvrière sont aussi électorales. Au premier tour de
la présidentielle de 2002, Arlette Laguiller ne fait « aucune
différence » entre gauche et droite, propos qui rappellent la diatribe
populiste du FN contre le « système UMPS ». Au second tour, elle
n'appelle pas à contrer l'extrême droite par le vote Jacques Chirac. C'est la
position coupable du vote nul : « Pas une voix pour Le Pen ! Mais une
enveloppe vide en guise de vote pour Chirac » (communiqué
de LO). Lors de la présidentielle de 2007, elle soutient cette fois la
socialiste Ségolène Royal au second tour. En réalité, les problèmes financiers
de LO sont importants après le piètre score de Laguiller (1,33%). Le principe
de l'étanchéité politique est donc opportunément mis de côté. 65 listes d'union
PS-PCF-LO sont conclus pour le premier tour des municipales de 2008. Avec les
élus vient le financement public.
Nathalie Arthaud est différente de Arlette Laguiller. Issue d'une famille de
petits commerçants de province, elle a fait des études supérieurs : un CAPET
d'économie et gestion puis une agrégation. Enseignante à Saint-Denis puis à
Vaux-en-Velin, elle est syndiquée au SNES. Elle représente cette
« petite-bourgeoisie du fonctionnariat » que méprisait tant LO, au
moins autant que son avatar politque, mai 1968. L'alliance avec les PS et
le PCF, lui a permit de devenir conseillère municipale déléguée à la jeunesse à
Vaux-en-Velin en 2009. Faut-il rappeler qu'entre 1999 et 2001, Arlette
Laguiller cumulait elle trois mandats : Députée européenne, Conseillère
régionale d'Île-de-France, Conseillère municipale des Lilas. Malgré ce
changement de tête de gondole, la réalité est que LO ne change pas. L'Union
communiste est bien loin d'être la « voix ouvrière » qu'elle prétend être
depuis 1947.











