Le contexte de la crise économique et sociale était soi-disant rédhibitoire à toute action des travailleurs. En période difficile les salariés mettraient en veille leurs revendications pour les pousser en avant pendant une phase de reprise économique (années 1950-60). Ce 29 janvier, euls les bastions traditionnelles des syndicats (FSU, CGT, SUD) chez les fonctionnaires du public devaient être mobilisables et encore de façon limitée. La réalité est que les cortèges furent avant tout gonflés par les salariés du privé (article du Nouvel Obs). Quinconce est un habitué des manifestations, a remarqué la sociologie inédite des manifestants : plus trentenaire (la génération CPE ?), plus féminin, plus diversifié, plus précaire. Des secteurs du salariat peu mobilisés d'habitude étaient très présents : banques, santé ou même retraités. Cette mobilisation des travailleurs est palpable partout en Europe mais elle prend de fait une tournure plus massive et structurée en France.

Une autre caractéristique cruciale de ce mouvement social est l'unité de la gauche : syndicale, politique, populaire. Le syndicalisme ouvrier était relativement divisé depuis l'arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy. Écartelé entre les coups d'éclat de SUD et les reniements de la CFDT. L'unité syndicale (déclaration commune) si précieuse n'était pas arrivée depuis 2006 et le mouvement anti-CPE. C'est une bonne nouvelle pour les salariés des classes populaires et moyennes. Quant à la gauche politique, elle semble sortir du trou. Même si il faut rester prudent, le PS est de nouveau ancré (du moins symboliquement) dans la réalité salariale du pays. Cela fait quelques temps que les initiatives fusent, venants de socialistes, écologistes, communistes, altermondialistes, associatifs. Cet après 29 janvier est l'occasion de donner une cohérence politique à tout cela. Contrairement à d'autres pays (Islande, Grèce) le mouvement social français a la possibilité d'un débouché politique démocratique concret. Qu'on le veuille ou non c'est la gauche réformiste qui l'incarne.

Cette journée d'action du 29 janvier est un sérieux coup de semonce pour le pouvoir. Ce n'est pas une mesure identifiée qui cristallise la colère comme c'était le cas dans tous les mouvements sociaux depuis 25 ans (réforme des retraites en 1995, CPE en 2006). C'est la violence sociale et la régression démocratique de la politique de Sarkozy qui est combattu dans son ensemble, le tout amplifié par la crise. Retirer un quelconque projet de loi ne calmera en rien les ardeurs sociales, la colère est plus grande. C'est un système de pensée, une vision du monde (le fanatisme de marché pour faire court) qui est contesté en masse. Une ère se termine pour la « monocratie » sarkozyste (interview de Robert Badinter). Elle a perdu son atout principal : diviser socialement pour régner politiquement. La balle a changée de camp, les banderoles « La crise c'est eux, la solution c'est nous » en sont l'illustration. Le mouvement social est de retour, reste à le pérenniser.