Tout au long de la campagne le positionnement du nouveau président démocrate sur les questions de société est révélateur de cette ambivalence. Sur le contrôle des armes à feux, son « agenda » n'est pas tranché : il est pour l'interdiction des armes d'assaut et le contrôle du casier judiciaire de l'acheteur sans remettre en cause la vente libre (2e amendement). Pourtant lorsque qu'on creuse un peu, on trouve qu'Obama est noté F par la NRA (voir les notations), « véritable ennemi des armes à feu ».  On découvre que lors de son mandat au Sénat de l'Illinois (1996-2004), il a porté des lois fédérales très régulatrices en la matière. De même, au Sénat américain, il a voté pour l'interdiction des armes à feux dans le District of Columbia (DC) en 2008. Les exemples sont pléthoriques. Sur la peine de mort aussi beaucoup de prudence dans son programme : il est pour la peine de mort dans les cas les plus extrêmes (violeurs d'enfants). Quand on se penche sur sa carrière à Chicago, on trouve qu'il a arraché aux républicains locaux une limitation de l'utilisation de la peine de mort. Cette réforme fut qualifié de « très progressiste » aux États-Unis. Comme le dit la politologue Nicole Bacharan « si on suit la carrière de Barack Obama (...) je pense qu'en âme et conscience il est plutôt contre le port d'armes et la peine de mort ».

Sur le plan économique et social, le fond de gauche du nouveau locataire de la Maison Blanche est plus sensible. Il na cessé de dénoncer le « darwinisme social » qui caractérise la pensée des conservateurs : les inégalités sociales seraient un fait quasi biologique. Le député UMP Hervé Mariton a eu une vision de droite honnête sur la pensée socialo-économique d'Obama « hyper keynésien, avec un programme très classique et prévisible sur la dépense publique pour résoudre la crise ». Cela n'est pas un hasard si la référence historique du démocrate est la crise capitaliste de 1929 puis sa résolution par la politique volontariste et social-démocrate d'un Roosvelt. Quand Obama dit « il ne faut pas plus d'État mais mieux d'État », qu'il veut pénaliser par la fiscalité les entreprises qui délocalisent, le PS français ne dit pas autre chose. Lors du 3ème débat (15 octobre dernier), il répond comme un homme de gauche à John McCain en disant qu'un accord de libre échange était impossible avec la Colombie « car des dirigeants syndicaux étaient menacés d'assassinat ». A partir du moment où il a été travailleur social en 1984 on trouve chez Obama un fil conducteur progressiste  (notations du National Journal). La jeunesse, la gauche universitaire et l'extrême gauche étasunienne ne s'y sont d'ailleurs pas trompé en participant massivement à cette élection.

Il y a aussi chez le nouveau président métisse le besoin permanent de rassembler le plus largement possible en convainquant la droite (locale puis nationale) de venir sur ses positions. On peut alors reprocher à Obama de tanguer vers l'opportunisme. Le fameux « (...)  il n'y pas une Amérique progressiste et une Amérique conservatrice, il y a les États-Unis d'Amérique ». Mais dans quel état est cette Amérique ? Le discours démocrate habile sur le thème de l’unité est une réaction le bushisme (2000-2008), caractérisé par la haine voir le harcèlement de celui qui pense ou vie différemment. La majorité des citoyens étasuniens a aujourd’hui exprimé sa volonté de vivre « together » par delà les clivages politiques et culturels. « L’autre Amérique », la progressiste, qui a été oppressé historiquement (les afro-américains notamment) ou qui a vécu sous un voile asphyxiant depuis 8 ans (je m’inclus dans cette catégorie) sent qu'elle a gagné aujourd'hui une longue bataille culturelle et politique. Obama devra tenir compte de ces deux réalités de la société US, le désir d'unité de la population et l'attente du camp progressiste. L’implication des citoyens américains et de la gauche US sur la période 2008-2012 sera déterminante quand à la politique suivie. Historiquement, il faut rappeler que le tournant plus à gauche de Roosvelt après 1933 vient de la gauche syndicale et ouvrière qui s’est engouffrée dans la « brèche ».

Au delà de la conjoncture politique américaine de ce début de 21ème siècle, se pose la question de la nature politique profonde des États-Unis sur une période plus longue. Le débat a fait rage dans les colonnes de Newsweek entre Jonathan Atler avec son article « Pourquoi nous allons vers la gauche une fois de plus » (voir l'article) et John Meacham avec son « Pas facile d'être bleu (démocrate) » (voir l'article) ou il dit que les USA sont viscéralement de centre-droit. Les deux analyses sont passionnantes, je pense pour ma part que beaucoup de mythes de la droite populiste républicaine partant des années 1960 sont tombés ces dernières années : la peur raciale post ségrégation, le danger communiste, l'unilatéralisme diplomatique, la puissance intouchable du marché, la non-intervention gouvernementale, l’inutilité de la redistribution des richesses... Cette élection est en quelque sorte la cerise sur le gâteau et nous renvoie à des moments (que l’on avait oubliés) ou les États-Unis construisent une société plus juste (Roosvelt, Kennedy, Johnson). De façon générale, les américains se sont toujours illustrés par leur grande réactivité collective, ils l’ont amplement démontré ce 4 novembre. Je suis aujourd’hui de nouveau fier d’être américain. A Obama d’honorer ce mandat pour le changement et aux américains de l’y aider à partir de janvier 2009. Good luck !