Pouvoir d'achat : un combat de gauche ?
Par Thibault Dumas le 09 juillet 2008, - Gauche - Lien permanent
Matraqué par les publicitaires, embarrassant
pour les politiques, central pour les salariés, le pouvoir d'achat est partout.
L'omniprésence de ce thème est telle qu'on en vient à confondre promesses
électorales et slogans d'hypermarchés. Les deux ne font qu'un quand le
gouvernement lance sa campagne pour promouvoir ses mesures en « faveur » de ce
pouvoir d'achat. Suivant les opinions on la trouvera totalement grotesque ou
carrèment cynique, car non seulement cette droite est caricaturalement dévouée
aux classes possédantes mais petit à petit elle se met à le revendiquer
fièrement (suivant ainsi le chemin tracé par les républicains américains). Mais
revenons au pouvoir d'achat de l'ensemble de la population, est-ce un terme et
un concept pertinent ? De surplus d'un point de vue de gauche ?
L'idée d'augmentation des salaires et donc du pouvoir d'achat des
travailleurs est intrinsèque à la gauche, particulièrement au mouvement
ouvrier. Le débat fut vif entre les socialistes révolutionnaires et réformistes
allemands (Marx contre Bernstein) en 1889 sur les salaires ouvriers. Les
premiers pensent que l'amélioration partielle de la vie du prolétariat éloigne
la perspective de la révolution socialiste, les seconds qu'au contraire on s'en
approche graduellement par ces petits pas. Les réformistes vont laborieusement
gagner la bataille politique, le terme de pouvoir d'achat se retrouvant sur les
affiches des socialistes français dès les années 1910. Un paroxysme est atteint
par la SFIO en 1936 avec le leitmotiv « la paix, le pain, la liberté »
qui guide la politique du Front populaire. La hausse des salaires des
travailleurs et la relance keynésienne par la consommation des classes
populaires (qui épargnent peu ou pas) seront les piliers des gouvernements de
gauche tout au long du 20ème siècle.
Au 21ème siècle l'apogée d'un capitalisme financiarisé et mondialisé conduit à
l'expansion du libre marché au détriment des mécanismes de régulations et donc
de redistributions des richesses. Aujourd'hui le terme de pouvoir d'achat
parait anachronique quand au vu de la précarité et des inégalités sociales il
s'agit surtout d'un « pouvoir vivre », qui touche aux besoins essentiels
(logement, alimentation, transports...). Dans la structure de consommation des
ménages des classes populaires et moyennes ces trois besoins représentent plus
de 50% des dépenses (statistiques
de l'INSEE). Le logement qui n'est pas un achat à proprement est de loin le
premier poste de dépenses (parfois plus de 60% du salaire dans les villes).
Sans parler du sur-endettement galopant qui touche 1,5 millions de personnes
(particulièrement les plus pauvres)... Quand aux classes aisés, dont les
revenus augmentent, elles achètent peu en proportion et épargnent la majorité
de leur salaire : comptes rémunérés, placements financiers.
Cette domination contemporaine de la sphère marchande a aussi construit une
société ultra-matérialiste. La contradiction est la pour la gauche : comment
changer le rapport de force travail / capital (65,9 % contre 34,1 % de la
valeur ajoutée aujourd'hui) sans alimenter ce consumérisme qui délite les liens
sociaux et constitue un danger écologique ? Prenons l'exemple du travail le
dimanche. Du point de vue sarkozyste cela contribue à la hausse du pouvoir
d'achat : les salariés peuvent travailler plus à salaire avantageux, les
consommateurs peuvent consommer plus. En réalité cela détruirait les articles
L. 221-2, 4, 5 du Code du Travail (résume de la CFTC), le
dimanche deviendrait un jour de travail ordinaire, les chefs d'entreprises
pourrait obliger tout salarié à travailler ce jour la et au final l'avantage
spécifique en terme de salaire disparaitrait. Concernant les rythmes sociaux
cela annihilerait un des rares moments ou l'on peut : vivre dans son quartier,
voir ses proches, se cultiver, se distraire... en bref « faire société ».
Car c'est un projet de société global que doit penser la gauche. En être réduit
à parler uniquement de vie chère c'est finalement acter notre incapacité à
montrer concrètement le chemin d'un nouvel ordre social. Reprendre une
réflexion transversale sur une société du temps libéré est indispensable :
travail, éducation, culture, sport... Comme Marx au 19 ème siècle, nous avons
l'obligation de penser le capitalisme moderne pour en dépasser la logique, car
« si on ne s'occupe pas du marché, le marché s'occupera de nous ». Nous devons
rompre avec la logique productiviste qui prévaut dans la gauche communiste et
socialiste depuis 1945. Nous sommes tenu d'inventer un socialisme de la
production et de la création qui intègre l'impératif écologique, de
reconstruire un socialisme de la redistribution efficace et émancipateur. Si
nous ne faisons pas ce travaille, l'ironie voudra que la vie démocratique sera
totalement réduite à un produit marchand ou l'exigence citoyenne laissera
totalement place au consumérisme politique.












Commentaires
Salut Thibault,
Excellent article !
On se reverra surement bientôt dans les méandres du PS.
Yves
Je vois que vous faites référence à Marx, théoricien du 19 ème siècle dont la réalisation des rêves par ses adeptes a engendré 100 millions de morts selon les historiens. On peut trouver meilleur modèle pour comprendre le monde du 21 ème siècle. Dénoncer le productivisme et la société marchande est bien mais que proposez-vous à la place ? Une révolution qui aboutirait à quoi ? Eliminez les actionnaires et vous n'aurez plus d'entreprises et donc plus d'emplois. Taxez les 10 % les plus aisés et vous aurez une société sans cadres, sans élite, sans culture et décadente. La gauche n'a jamais réussi qu'à redistribuer selon ses règles à elle, les fruits du capitalisme mais le socialisme ne produit jamais de fruits ou alors il sont bien amers. Souvenons-nous des économies de pénurie et de misère des ex-pays socialistes d'Europe de l'Est. Merveilleux pays sans patrons, sans actionnaires, sans profits et sans bourgeois dont les citoyens risquaient leur vie pour venir vivre chez les capitalistes. Que dites-vous aux centaines de millions d'asiatiques sortis en moins de 20 ans de la misère, la vraie, pas celle des assistés français qui pleurent car ils ne peuvent aller "à la mer" en août? La mondialisation commerciale et capitaliste a permis de donner naissance a des classes moyennes en Inde et en Chine, à telle enseigne qu'il se vendra plus de voitures neuves en Chine qu'aux USA en 2012. On pourra toujours rechigner et mettre en avant les problèmes de pollution que ces nouveaux pays capitalistes causent mais pour des millions de gens ils restent un moindre mal bien que ce ne soit pas le cas pour les nantis. Je crois que le socialisme n'est plus qu'un mot, les penseurs socialistes ont tout faux à tel point qu'ils ne comprennent pas le monde sur lequel ils n'ont rigoureusement aucune prise. Les choses se feront sans eux et les pays qui s'accrochent à leur doctrine, comme la France, le paieront par la chute de leur niveau de vie et leur marginalisation. La fête est terminée, le temps de l'argent public à gogo est révolu, la France aborde maintenant le temps des factures, le temps du réel, le temps du travail payé au résultat et non selon l'appartenance à une corporation et les remises en question seront douloureuses pour tout ceux qui considèrent l'accès à l'argent public comme un du en oubliant trop souvent que les droits des uns sont les devoirs des autres.
D'ailleurs demandez à un socialiste ce qu'il propose pour résoudre les problèmes de notre temps et vous aurez la réponse : lever des impôts et engager des fonctionnaires pour dépenser les recettes. Ceci est-il un projet ?
Ha les affres du blogging ! Deux commentaires diamétralement opposés pour un même billet, l'un court et élogieux (merci Yves et à bientôt j'éspère), l'autre long et pour le moins critique. Quoi qu'il en soit je répondrais à Nicolas sur le fond lorsque j'aurais un peu plus de temps.
Oui, et de la contradiction naîtra la lumière. A votre crédit, le fait que vous ne me censurez pas.
Je lis dans le texte de Thibault du 9 juillet: "comment changer le rapport de force travail / capital (34,1 % contre 65,1 % de la valeur ajoutée aujourd'hui)". La majorité des lecteurs va comprendre qu'il y a 34,1% pour le travail et 65,1 pour le capital, alors que c'est 65,1% pour le travail. Admettons qu'il y ait une évolution défavorable pour ce dernier, car en 2005 le chiffre gouvernemental donne un ratio frais de personnel/valeur ajoutée =70,8 % pour l'ensemble des entreprises.
Tout a fait d'accord c'est une erreur dans la formulation que j'ai corrigé. Le le rapport de force actuel dans la répartition de la valeur ajoutée est de 65,1% pour le travail contre 34,1 % pour le capital.
Pour être plus complet il est à noter que ce rapport était stable de 1945 à 1970-1973 (choques pétroliers) puis il évolue en faveur du travail jusqu'à atteindre un paroxysme en 1980 avec 72,7% pour le travail contre 27,3% pour le capital. Depuis la tendance est au grignotage de la part du capital sur la part du travail.
Pour plus d'infos, les statistiques de l'économiste Thomas Piketty :
http://gribeco.free.fr/spip.php?art...