Le scandale de la privatisation du sport
Par Thibault Dumas le 11 juin 2008, - Société - Lien permanent
Entre Roland Garros, l'Euro et les Jeux
Olympiques on peut dire que l'été 2008 est riche en évènements sportifs. Malgré
les turpitudes et les aléas propre au sport, la France demeure un grand pays
dans ce domaine. Grâce principalement à la prise en charge du sport par la
puissance publique (États et collectivités), couplé à la force associative (264
700 associations en 2005). Ces deux piliers qui se structurent au sein des
fédérations permettaient depuis le Front populaire de tendre vers le but voulu
par Léo Lagrange « (...) tout en ne négligeant pas le côté spectacle et la
création du champion, c’est du côté des grandes masses qu’il faut porter le
plus grand effort ». Cette force est enviée en Europe de l'Est ou les champions
sont formés aux États-Unis et le sport de masse décrépit voir corrompu. Car la
marchandisation a malheureusement gangréné le sport. Aujourd'hui, même le
système fédéral français est remis en cause par la concurrence de filières
privés, à l'image du « Team Lagardère ».
Créé en 2005, ce Team a pour ambition d'être la filière d'élite sportive,
joujou de Lagardère fils. Il s'est principalement développé dans le tennis (9
des 15 meilleurs français !), l'athlétisme, le judo mais lorgne vers le rugby
et le football. Malgré son opacité on estime que son budget serait de 6
millions d'euros par an pour un total de 100 millions d'euros. Ses méthodes
tiennent plus du « sport buisness » à l'américaine que du paternalisme
industriel. Un recrutement agressif des cadres techniques fédéraux, l'INSEP
(Institut national du sport et de l'éducation physique) s'en n'est d'ailleurs
alarmé. Un emploi des proches de champions voir des retraités du sport comme
par exemple le père de Gasquet ou bientôt Santoro à la fondation Lagardère
(article de
Libération). Des structures de haute-technologie comme le centre Jean Bouin
pour supplanter les structures publics. Un gout du sur-marketing avec le
découpage en « Team Espoir » et « Team Elite », l'offre d'un pack de
communication pour chaque sportif, le partenariat lucratif avec des marques
(amies de Arnaud Lagardère).
On pourrait se dire que la sphère marchande ayant envahit le sport, ces
filières privés n'en sont qu'un avatar qui a le mérite d'injecter de nouveaux
capitaux. Or cette privatisation rampante pose de graves problèmes pratiques.
Tout d'abord sur le choix des sports, typiquement le Team Lagardère ne choisit
que certains sports « bankables ». A terme cela signifie la disparition
(d'abord dans l'élite) des sports considérés comme secondaires. Ensuite en
misant seulement sur les champions et le marchand on tue le sport amateur
destiné aux masses. La relation entre les deux est déterminante, et déjà
l'insuffisance d'accueil pour le grand public dans certaines disciplines est
alarmante (comme le Rugby après la Coupe du monde). Sans l'orientation
populaire inspiré de Lagrange certains pans entiers de disciplines
deviendraient déclinants et destinés à une caste de privilégiés comme au 19ème
siècle. Enfin cela fragilise au quotidien les structures comme les sportifs en
créant des guerres permanentes avec (certaines) fédérations (article
d'Eurosport).
L'impact social des grands évènements sportifs est sur-estimé (Coupe du monde
1998) tout autant que l'importance éducative et épanouissante du sport pour la
vie sociale est sous-estimé. Que ce soit dans les rythmes scolaires des enfants
(horaires aménagés) ou dans les rythmes des salariés (à repenser à partir des
35 heures) le sport devrait avoir une place prépondérante. Cela n'est possible
que par les services publics, les associations, les fédérations... Ces
structures sont aussi les seules à pouvoir développer en parallèle le haut
niveau pour tous les sports. En refusant le « sport business », il ne faut pas
non plus nier la rôle du privé, qui a toujours existé notamment dans la vie des
clubs d'élite. Reste qu'aujourd'hui la place prise par la sphère privée est
proprement scandaleuse et il semble que cela n'émeuve pas grand monde au delà
d'un cercle de professionnels très restreint. On cours alors le risque de
dériver vers un sport qui « (...) amuse les masses, leur bouffe l'esprit et les
abêtit » comme le dénonçait l'écrivain autrichien Thomas Bernhard.












Commentaires
Je comprends votre position mais je ne vois pas en quoi cette évolution vers le "sport business" est si mauvaise. Comme vous le dites, personne ne s'en plaint à par quelques pros qui n'y trouvent probablement pas leur place. L'impact social des grandes confrontations internationales est immense. Certaines grandes figures comme Zizou ou Maradona pour le foot rendirent heureux et fiers des millions de gens. Que les athlètes de l'Est, comme certains français d'ailleurs, préfèrent s'entraîner aux USA prouve au contraire que la "marchandisation" du sport fonctionne pour ceux qui veulent en vivre. Rien n'empêche les sportifs du dimanche de continuer leur activité et aux profs de gym dans les écoles d'exercer. On déverse assez de milliards à l'Education Nationale pour cela et les profs de gym n'ont pas de copies à corriger. Là comme ailleurs, on dilapide les moyens en frais de fonctionnement au détriment des investissements en stades et matériels adéquats. L'incapacité de l'état est probante. Regardons tous nos champions du foot et du tennis formés par les fédérations aux frais des contribuables partir exercer leurs talents ou vivre à l'étranger pour raisons fiscales. Quelle absurdité et quel gâchi pour la collectivité nationale !
"L'impact social des grands évènements sportifs est sur-estimé" je m'explique. Bien sûr il y a un impact populaire et culturel incroyable des grandes confrontations sportives et des grandes figures du sport. A contrario l'impact en terme de cohésion sociale est quand à lui largement limité. On a par exemple cru que la victoire "Black-Blanc-Beur" de 1998 signifié l'acceptation par tous d'une société de la diversité et la fin des discriminations comme des problèmes d'intégration des jeunes des quartiers populaires. Or cela s'est révélé largement faux, pire le racisme ordinaire a eu des jours glorieux par la suite avec l'arrivée de Le Pen au 2ème tour de la présidentielle.
"L'importance éducative et épanouissante du sport pour la vie sociale est sous-estimé". Cela est pleinement illustré dans vos propos. Le sport dans sa facette éductaive est largement méprisé car vu comme une dépense de temps et d'argent inutile. Or il n'en est rien, non seulement c'est essentiel mais les profs d'EPS bénéficient d'une des formations les plus complète et difficile du système éducatif français. Dans beaucoup de Collèges et Lycées ou il y a des difficultés scolaires ces profs sont souvent ceux qui ont les plus grandes facilités d'appréhension des situations et de communication avec les élèves.
Salut Thibault,
Bravo pur cet article, je suis impressioné par la pertinence de tes arguments et de tes références. Je partage ton avis bien que le sujet sois complexe. Le sport gagne t'il a être un marché économique ? Les sportifs gagnent ils a être poussés en permanence à l'excellence, la perfection?
Je n'en suis pas certain. Le sport y perd de sa dimension éducative; où est l'épanouissement de l'individu ? Au contraire on ne voit que le champion, le premier (l'obsession de la médaille d'or aux JO en a été le reflet implacable), le second est un looseur presque un incapable. Le premier est acclamé, admiré; le second critiqué, conspué. Il ne s'agit pas de "faire de son mieux" mais de gagner coute que coute. Et personnelement ça m'attriste.
De même, le bilan des JO (et notamment du fameux tableau des médailles) réalisé par les instances dirigeantes du pays et du sport est allarmant. 40 médailles, mais seulement 7 en or = les français ne savent pas gagner; il faut plus de sous mais uniquement pour les meilleurs des meilleurs. Une erreur et paf tu te retrouves sorti des meilleurs. C'est fou quand on sait qu'une victoire (et fortiori une défaite)peut se jouer à rien
Quid du sport populaire ? Qu'elle place au sport éducatif ? Met avis qu'on fait fausse route !
Merci pour les compliments, il est vrai que le sport est impensé de notre société, du moins on pense et on agit à notre place.