Tout d'abord, la gauche française peut elle vraiment créer un parti social-démocrate, établissant un nouveau rapport de force des salariés avec le capitalisme ? La social-démocratie historique construite et pratiquée dans les pays germaniques et nordiques repose en effet sur deux piliers qui dépendent l'un de l'autre : le réformisme et la négociation en lieu et place de la révolution et de l'extrêmisme. Des salariés organisés, des syndicats puissants ayant des liens très resserrés avec le parti de masse social-démocrate. L'un des deux piliers sans l'autre n'a aucun sens, or en France la constitution d'un parti-syndicat est impossible.

Depuis la Charte d'Amiens le syndicalisme est strictement séparé du politique. Le PCF a entretenu un lien organique avec la CGT mais l'idéologie marxiste-léniniste l'a opposé à toute social-démocratie. La deuxième gauche avait crée un mouvement global entre syndicalisme (à la CFDT) et socialisme (au PSU) autour du concept d'autogestion, sans lendemains. Les ponts entre la gauche réformiste et la société se sont donc surtout épanouies dans le monde associatif par une dynamique culturelle et sociale. Mais les liens se sont révélés aléatoires et n'ont pas créer d'appui pour les salariés dans la sphère économique. Parler de social-démocratisation des structures de la gauche française n'a donc que peu de sens.

Ensuite, le rapport de force national avec le capitalisme et le terme même de social-démocratie ont ils un sens dans le monde du 21ème siècle ? Les lignes de fractures entre gauche et droite ont changés. Le blairisme l'a prit en compte en jetant aux oubliettes la gauche et en créant un nouveau centre ou un libéralisme social (article que j'avais écris). L'opposition entre conservateurs et progressistes est aujourd'hui entre ceux qui sont pour la mondialisation libérale et ceux qui sont pour une régulation ambitieuse, une transformation collective et sociale du monde. Cette distinction place d'ailleurs les blairistes plus dans la première catégorie politique. A nous de repenser à gauche non plus à l'échelle de la nation mais du monde.

La sémantique même du mot social-démocratie pose problème. Au niveau français et interne à la gauche il est inadéquat. D'un côté comment expliquer aux élus locaux qu'on va social-démocratiser le PS alors que le socialisme municipal à des méthodes sociales-démocrates depuis plus de 100 ans. De l'autre beaucoup de militants de gauche voient la social-démocratisation du PS comme une droitisation idéologique. De plus, au niveau international social-démocratie ne désigne pas la même chose partout, au Portugal et en Amérique du sud les partis sociaux-démocrates sont des mouvements historiques de centre-droit. Le mot n'est donc ni identifiant, ni pertinent pour reconstruire la gauche.

C'est uniquement dans la méthode et la culture social-démocrate que la gauche doit puiser, mais elle ne peut s'y limiter, ni l'avoir comme mot d'ordre pour sa rénovation. C'est une reconstruction idéologique de plus grande ampleur qui doit s'opérer. Nous devons aujourd'hui refuser l'abdication néogauchiste comme néolibérale. Nous devons « dépasser les erreurs et les dérives autoritaires du socialisme d'Etat comme les limites de la social-démocratie » comme disent les statuts du Parti démocratique du travail en Corée du Sud (programme du PDT en anglais). A nous de dessiner les contours de cette gauche et de ce socialisme du 21ème siècle avec trois mots d'ordre : décomplexion, invention, conquête.