
4 heures, un froid matin de novembre. La nuit est
noire, la lune brille à peine, seuls les lampadaires et les feux tricolores
illuminent la chaussée. Nantes est désert. Pourtant, un étrange balai se met
doucement en place du côté de l'île Beaulieu. Des camions et des utilitaires
par dizaines convergent irrémédiablement vers l'entrée du Marché d'intérêt
national (MIN) de Nantes, tels des abeilles vers une ruche. Une nuée blanche
qui s'agglutine devant les barrières du 58 Boulevard Gustave Roch, entraînant
l'engorgement temporaire des rues avoisinantes. Pas d’énervement mais de la
concentration sur les visages au hâle encore gris de ces conducteurs nocturnes.
Le marché aux fruits et aux légumes va débuter dans quelques minutes, à 5
heures précises - plutôt 4h55 aux dires des habitués. Patrice Mariot, le
responsable de marché, et Christophe Courant, employé en charge de l'accueil
(par roulement), sont postés devant la cahute d'entrée. Les barrières oranges
se lèvent. « Voilà, le marché est ouvert, maintenant, ils vont tous aller faire
leurs achats », dit calmement Patrice, « Vous entrez dans une "ville dans la
ville", comme on dit », ajoute Christophe.
Désormais, on peut "crébilloner" en toute
tranquillité. La flânerie devant les boutiques chics de la rue Crébillon (et de
la place Royale) est depuis le 1er juillet dernier strictement piétonne.
Première pierre à l'édifice d'un centre-ville sans voitures ? Le
calendrier établit par la ville de Nantes le suggère : rénovation du cours
des 50 otages lancée cet été, livraison de la place du Bouffay et de la
promenade Feydeau "piétonnisée" avant la fin de l'année, mise en place d'une
zone à trafic limité en centre-ville mi-2012, sans oublier les réfections de la
place Graslin et de l'esplanade du Château qui courront jusqu'à l'automne 2013.
Ouf. Une entreprise urbaine que Jean-Marc Ayrault, député-maire PS de Nantes,
justifie en ces termes « L’ambition est celle d’un centre-ville animé,
convivial, où il fait bon vivre, flâner, travailler. Où l’on profite pleinement
du charme de notre patrimoine, où l’on fait ses courses en toute tranquillité,
où l’on est protégé des nuisances de la circulation automobile ». Haro sur
la voiture donc, avec en ligne de mire les élections municipales de mars
2014.
C'est une grande bâtisse typiquement
art-nouveau, tendance anglo-saxonne des années 1930, avec une touche
exotiquement coloniale. Sa façade se veut une représentation des territoires
occupés d’antan, ces terres des Antilles, d'Océanie, d'Afrique et d'Asie. La
Cité nationale de l'histoire de l'immigration (CNHI) se dresse là, coincée
entre les boulevards maréchaux et le périphérique parisien, le vert du bois de
Vincennes et le rouge des immeubles en briques avoisinants. A l’intérieur de la
Cité, au milieu des fresques et des expositions, c'est la colère sociale qui a
pris ses quartiers. Depuis début octobre, 500 travailleurs sans-papiers
occupent symboliquement le hall d'entrée de la CNHI. Leur revendication ? La
régularisation de 6804 travailleurs franciliens qui sont en grève depuis plus
d'un an, soutenus par le syndicat CGT. Une grève oubliée.
Couleurs chatoyantes dans les tons
mauve-bordeaux-pistache, spots savamment disposés, mobilier ovalisant et
affiches criardes qui vantent Amsterdam, Paris ou la Bretagne. Pas à pas,
parfois sournoisement, souvent avec notre consentement, la Société nationale
des chemins de fer français (SNCF) se mue en vulgaire agence de voyages.
L'usager se transforme en consommateur. Le cheminot (re)devient l'ouvrier
spécialisé d'avant l'unification de 1938. C'est cette corrosion que compte le
documentaire Cheminots de Luc Joulé et Sébastien Jousse. Avec brio.
Point d’aiguillage idéologique sur la voie qu'empruntent les deux réalisateurs.
Ils partent du quotidien de la myriade de métiers qui font la SNCF pour
replacer les cheminots dans le cours de l'histoire. En cinq mots : du Karl Marx
sur rails.
Banderoles, drapeaux, piquets, autocollants et
fumigènes... Le rite de la manifestation à la française est bien établit.
Nouveauté de cette cuvée 2010 : les vuvuzelas et un mouvement social contre la
réforme des retraites qui atteint un paroxysme historique. La bonhomie
(actuelle) des cortèges contraste avec une situation objectivement tendue. Les
ponts de la négociation ayant été coupés par l’autiste gouvernement Fillon dès
juin (MEDEF et syndicats sont d'ailleurs dans le même bateau), l'embouchure à
se fleuve social semble plus que ardue à trouver. Il est donc de bonne aloi de
se plonger dans la presse britannique. Oui allons voir ce qu'en pense le
Royaume-Uni, contrée du travaillisme old school et du welfare
state pendant les années d'après guerre, mis à l'amende à partir de 1979
par la révolution conservatrice de Margaret Thatcher. Pays ou le dernier
mouvement social significatif fut celui contre la poll tax en 1990.
Tournant à l'émeute il entraina, ironie de l'histoire, la fin de Maggie et de
la contestation sociale à la britannique.
De la gauche à la droite de
l'échiquier politique, le terme de régulation est devenu un incontournable. Un
quasi totem. Sur ce point, il y a clairement un avant et un après crise -
une dépression économico-financière qui a débutée il y a maintenant
pratiquement 2 ans. Joseph Stiglitz, Prix Nobel d'économie, résume clairement
le constat en vigueur : « Laisser le marché tout régler ne fonctionne
pas ». Si dans le discours tout le monde s'accorde sur cette idée, même
ceux qui furent des plus néo-libéraux, dans les actes la chose est moins aisée.
Illustration de cette chimère régulatrice : la libéralisation des jeux d'argent
en ligne.
La question écologique opposée à la question
sociale ? C'est contre cette idée reçue que l'Agence de l'Environnement et de
la Maîtrise de l'Énergie et l'Université de Nantes ont mené une étude sur les
salariés et le développement durable. Une enquête d'une ampleur inédite : plus
de 1700 salariés ont été interrogés à cette occasion. L'aspiration des salariés
est claire : ils veulent du concret et du participatif en matière écologique.
94% des personnes interrogées se déclarent pour le tri, le recyclage et la
diminution des déchets. Pratiquement autant de travailleurs se disent
favorables à l'optimisation de leurs consommations d'énergie. Le salarié veut
prolonger sur son lieu de travail la chasse au gaspillage qu'il effectue déjà
chez lui. Un éco-citoyen partout, tout le temps en somme. Pour Séverine Millet,
consultante en sociologie de l'environnement : « L'écologie n'est plus
uniquement vue comme une catastrophe ni une contrainte, mais bien aussi comme
une véritable opportunité de mieux vivre ensemble, de changement social profond
et comme une solution de sortie de crise ». Reste à mettre en musique cette
belle partition écologique dans les entreprises (
Au commencement il y avait un groupe
pharmaceutique, qui au fil des fusions et autres acquisitions devint le 5e de
son secteur au niveau mondial et leader à l'échelle de l'Europe. Une entreprise
qui fit 8,47 milliards d'euros de bénéfices en 2009 - la palme d'or du CAC 40
devant Total ! - pour qui l'explosion des ventes de vaccins contre la grippe A
n'était qu'une goutte d'eau (3,6 % du chiffre d'affaires) dans un océan de
blockbusters (petit nom donné aux médicaments au retour sur investissement
faramineux). Dans le même temps, le directeur général de Sanofi Aventis,
Christopher Viehbacher, confirma un brutal plan de réorganisation de
l'activité de l'entreprise visant à réaliser 2 milliards d'euros d'économies en
2013 par rapport à 2008. « Nous sommes en avance sur notre
calendrier » confia t-il même avec délectation. Traduction dans l'hexagone
: 4 sites fermés, « 3000 emplois sont supprimés, dont 1300 en
recherche » selon l'estimation des syndicats, sans compter les 900
chercheurs « volontaires au départ » qui ont déjà quitté Sanofi. Fin
du conte de fée industriel. Début de la boucherie sociale.





