Lingolsheim, charmante bourgade
alsacienne limitrophe de Strasbourg. Le temps est maussade en ce mardi 8
décembre 2009, mais Nicolas Sarkozy est d'humeur goguenarde. Devant un parterre
de 500 militants UMP, entourés de caciques gouvernementaux, le président de la
République tacle la gauche à la carotide (à huis clos) « Vous savez, au
fond, ce qui manque au Parti socialiste, c'est un directeur des ressources
humaines. Ils ont des talents, ils ne savent pas s'en servir. Franchement.
Donc, j'ai choisi d'être leur directeur des ressources humaines ». La
graveleuse boutade n'est pas nouvelle. Le locataire de l'Elysée s'y était
essayé lors de l'université d'été du MEDEF qui suivait son élection, alors que
l'ouverture à gauche battait son plein. La Conquête, pour reprendre le
titre du film de Xavier Durringer, c'était il y a quatre ans. Une éternité.
Désormais le PS est le nègre de Nicolas Sarkozy. L'UMP vient d'éditer un
éblouissant tract sur le sarkozysme en (ré)action intitulé "La République qui
protège, la République qui agit", ouvrage dithyrambique de 76 pages à l'appui.
La campagne socialiste (perdante) pour les législatives de juin 2007
s’intitulait "La gauche qui protège, la gauche qui agit".
110. C'est le nombre d'essais
politiques qui furent consacrés à Nicolas Sarkozy au cours des quatre mois qui
ont suivi son arrivée à l’Élysée. 2435. C'est la somme des ouvrages référencés
à ce jour pour les termes "Nicolas Sarkozy" par un fameux (et fumeux) site de
commerce en ligne. A la surface de cet amas littéraire gargantuesque flotte un
petit livre blanc. Point de Stéphane Hessel à la plume, mais un mystérieux
envoyé spécial au Sarkozistan. Premier livre édité par Arrêt sur
images, en partenariat avec Le Publieur, Crise au Sarkozistan
tient autant des Monty Python que du Canard enchainé. 96 pages d'un
soyeux mélange fait de journalisme d'investigation et d'un humour au second
degré foncièrement anglo-saxon. La lucidité corrosive de notre reporter -
enrichie par les illustrations drôlissimes du dessinateur Mor - nous donne
beaucoup à apprendre sur le Sarkozistan. Un voyage stupéfiant.
L'homme de gauche ne déteste pas
Dominique de Villepin. Il éprouve une vielle empathie pour l'ancien ministre
des Affaires étrangères. Elle est née le 14 février 2003 dans l'enceinte
guindée du Conseil de sécurité de l'ONU. Ce jour la, l'éloquence chevaleresque
de Galouzeau de Villepin fit mouche face aux velléités pétrolo-guerrières de
Bush fils en Irak : « Dans ce temple des Nations unies, nous sommes les
gardiens d'un idéal, nous sommes les gardiens d'une conscience. La lourde
responsabilité et l'immense honneur qui sont les nôtres doivent nous conduire à
donner la priorité au désarmement dans la paix ». Derrière la vulgate
gaulliste anachronique, le plaidoyer pacifiste et multilatéraliste ne pouvait
que plaire à l'homme de gauche. Une empathie encore amplifiée par la haine d'un
Nicolas Sarkozy voulant pendre Villepin « à un crochet de boucher ».
C'est oublié la vie et l'œuvre de Dominique de Villepin, qui n'ont rien de
progressiste ou de morale.
La fable politique était presque
parfaite. Il y avait d'un côté le vieux lion socialiste, de l'autre le jeune
fauve sarkozyste. A ma gauche Jacques Auxiette, président PS sortant de la
région Pays de la Loire, l'oncle un peu grincheux à la voix rocailleuse. A ma
droite Christophe Béchu, son challenger UMP, le gendre plein d'allant aux
propos ciselés. Le second devait manger le premier sur ces terres ligériennes
qui réputées regagnables pour la droite, c'était oublié qu'un « 21 avril à
l'envers » avait mis François Fillon au tapis en 2004 et que Roselyne
Bachelot avait gentiment refusé d'aller à la boucherie électorale en 2010.
Monsieur Béchu a perdu dans des proportions jamais vu pour un candidat
conservateur sur les berges de la Loire. 159 094 voix d'écarts avec son
adversaire socialiste et seulement 43,61% des suffrages. Une étoile montante du
sarkozysme touchée en plein ciel.
Être de gauche c'est (aussi) avoir de
l'estime pour ceux qui, bien que de l'autre bord, sont dévoués à la République
et sensibles à la question sociale. Philippe Séguin était de ceux là. Un
président de la Cour des comptes pertinent et percutant, maniant l'ironie avec
délectation, qui fit de son institution un véritable contre-pouvoir
républicain. Il resta tout de même bien plus proche de Nicolas Sarkozy qu'on ne
le dit. Ce natif de Tunis a aussi incarné les errements du conservatisme
français par rapport à la question européenne, un flirt avec l'extrême droite
dissimulé sous le terme de « souverainisme ». Il fut aussi mêlé - presque
malgré lui - à la décrépitude peu ragoûtante du RPR et au cynisme libéral de
Jacques Chirac (à l'image du plan de rationalisation de l'Assurance maladie de
1986 lorsque qu'il fut son Ministre des Affaires sociales). Reste qu'il
incarnait, au delà de ses coups de sang et de son art oratoire, une certaine
droite : soucieuse de l'intérêt général et non de celui d'une caste ou des
milieux financiers. L'actuel locataire de l'Élysée en a pris l'exact
contre-pied, détruisant méticuleusement ce sens de l'État. La mort des idées de
Philippe Séguin a en quelque sorte précédée sa propre disparition.
Le rapport de la commission pour la
libération de la croissance française présidée par Jacques Attali va fêter ses
2 ans en janvier 2010. Dans l'indifférence la plus totale. 6 mois de travaux,
43 membres, plus de 450 personnes auditionnées, 245 pages de rapport. Pour un
résultat nul. Aucune des 316 « décisions fondamentales » n'a été
explicitement reprise, a quoi bon puisque il s'agit d'un « ensemble
cohérent » dans lequel on ne peut « picorer ». Le processus était biaisé
dès le départ. Une commission sans aucune légitimité démocratique et
républicaine excepté le bon vouloir de Nicolas Ier (Attali lui-même n'a jamais
affronté le suffrage universel). Un cénacle rassemblent la crème de la crème
des élites biberonnéss au libre-marché (« ceux qui savent »). Des
conclusions passéistes : sous les traits d'un futurisme de pacotille, une note
ultra-libérale salée. Mais combien a couté ce « mode d’emploi pour des
réformes urgentes et fondatrices » ? Difficile à estimer, le Sénat ayant
mis à disposition ses locaux pour les travaux de la commission. Par contre tout
le bénéfice est pour Jacques Attali. 100 000 euros d'à valoir pour l'édition
papier du rapport et un peu plus pour son égo. Son business quasi-raëlien de
prédiction économique et technologique peut continuer.
Rachida Dati a des ressources physiques
inépuisables. Du moins c'est ce qu'elle s'échine à faire croire. Déjà en
janvier 2009, elle avait intégralement mis en scène son retour au conseil des
ministres, 5 jours à peine après son accouchement par césarienne. Manœuvre
grossière d'une disgraciée du sarkozysme dont les prérogatives (et l'agenda) se
réduisaient comme peau de chagrin au ministère de la justice. Aujourd'hui l'ex
garde des Sceaux est une ultra-cumularde. Maire du 7e arrondissement, elle est
aussi députée européenne. Ses négligences républicaines n'ont d'égales que ses
caprices politiques, qui visent à s'arroger toujours plus de pouvoir. Mais les
11 863 euros par mois qu'elle touche de ses mandats, avant impôts, ne suffisent
pas à couvrir son train de vie mondain. Alors Rachida Dati fait du
« conseil » et se lance même dans l'humanitaire. Un seul mot d'ordre
: mes intérêts particuliers avant l'intérêt général.
« On ne tire pas sur une ambulance »
avait dit François Giroud. On ne devrait donc pas tirer sur un Navire hôpital
qui coule, c'est à dire la présidence de Nicolas Sarkozy après un an
d'exercice. L'avocat zélé et populiste d'une rupture néo-conservatrice en
France s'est transformé en vendeur de télé achat du tout et n'importe quoi
réformiste sur la forme et de la liquidation inégalitaire sur le fond. Le
hasard veut que dans l'histoire des démocrates, républicains et autres
progressistes le 6 mai soit une date sombre. Le 6 mai 1682 Louis XIV s'installe
à Versailles, le monarchisme de l'Ancien régime est à son zénith, opulent pour
les nobles et oppressant pour le Tiers état. C'est un 6 mai 1941 que Joseph
Staline prend la tête de l'URSS, les espoirs de la révolution bolchévique sont
définitivement balayés et la dégénérescence dictatoriale du régime soviétique
totale. Dans ces deux régimes dictatoriaux les forces démocratiques mirent
respectivement 107 ans et 50 ans à gagner la bataille. Bien sûr Sarkozy n'est
pas un dictateur ou un fasciste reste que dans l'apogée ou le crépuscule du
sarkozysme l'opposition de gauche commet toujours la même facilité. Elle se
place toujours par rapport à ce dernier et ne parle pas d'elle même aux
citoyens, de son projet alternatif... et court le risque de ne jamais devenir
majoritaire, elle.





